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Les origines

Qui n’a jamais rêvé de voyager au bout du monde, de visiter les confins de l’Univers ?

Qui n’a jamais rêvé de dépasser toutes les limites, de maitriser la puissance absolue ?

Qui n’a jamais rêvé d’être Dieu ?

La Machine de Dieu, au départ, est un rêve, une histoire, un conte pour l’enfant somnolant quelque part au fond de l’auteur.

Le conte pour enfant ne s’est jamais éteint. Il a évolué, s’est enrichi au fil des années, s’est marié à une réflexion plus générale, a rencontré d’autres histoires, d’autres pensées. En particularité, la philosophie zen imprégnée dans les arts martiaux l’a profondément influencé.

Jusqu’au 1er janvier 2009 où il était temps de le conter et le raconter.

La complainte de l’écrivain solitaire

La Machine de Dieu est née dans la solitude. Son écriture a nécessité près de 6 ans d’effort entre 2009 et 2014. 

6 années de formalisation, d’explosion de mots échappés dans tous les sens, de corrections, de doutes, de persévérance, de réflexion et de joie.

Oui, ami visiteur, on peut chercher, travailler, douter même et éprouver simultanément un intense sentiment de joie.  La joie est comme le Bouddha : présente partout.

La complainte de l’écrivain solitaire n’est pas une chanson triste.

La magie

Certains moments furent plus dures que d’autres. Il y eut beaucoup de renoncements, des pages entières réécrites, oubliées dans leur médiocrité.

Et puis il y eut des moments de grâce, quand la liberté, la liberté conquise, la liberté feuille de mai, chauffée à blanc (Paul Eluard) écrit elle-même, prend la plume pour inventer sa propre histoire.

La machine de Dieu a quelquefois échappé à son auteur. Elle s’est écrite aussi seule. Pas de surnaturel, ni de fantastique. Juste l’alchimie fantastique du cerveau.

L’ouvrage et l’ouvrier

Gustave Flaubert disait : « Madame Bovary c’est moi ».

On pourrait le paraphraser au sujet du narrateur et de l’auteur de la Machine de Dieu, mais attention aux apparences. Il ne s’agit pas de relever les similitudes de quelques contextes entre l’histoire de l’homme et celui du personnage, mais bien de vie intérieure. L’écrivain utilise ce dont il dispose, exprime ce qui s’impose à lui, détaille ce qui lui semble important. Rien n’est plus personnel que nos choix.

La Machine de Dieu est l’histoire de la vie de l’auteur. L’histoire la plus intérieure qui soit, réelle et fantasmée, comme toute histoire sans doute.

Anecdotes :

Le titre : La Machine de Dieu aurait dû s’intituler La Machine. Mais à cause de la Machine de René Belletto (édition P.O.L.) un autre titre a dû être trouvé.

Lien de parenté : L’auteur est un lointain cousin de René Belletto avec qui il est en contact régulier

Pierre Plon est un type « normal » vivant dans l’Est parisien. Il mène une existence partagée entre échecs et réussites du quotidien avec sa femme, ses quatre enfants et le poids psychologique d’une histoire familiale compliquée.

Et puis il y a l’histoire de ce monde si lointain, où nait puis grandit la vie. Un monde qui se détruit, renaît de ses cendres, et survit par la destruction et la conquête.

Une civilisation qui découvre comment explorer d’autres planètes de son système solaire, puis les secrets des voyages supra-luminiques et enfin, grâce à une science très avancée, les vortex, ces raccourcis trans-dimensionnels entre des points très distants de l’Univers.

Ainsi, cette peste brune de l’espace colonise l’Univers petit à petit, ne laissant derrière elle que cendres et désolation.

Une seule entité peut les arrêter. Un ordinateur à la puissance infinie n’ayant pour seule limite que le drame de sa conscience décharnée.

Et la guerre arriva.

Une guerre aux enjeux grands comme l’Univers. Une guerre infinie, totale, absolue qui ne se soldera que par la mort d’un des deux combattants.

  • Prologue

 

I

Le 18 août 1981, Feyzin, banlieue lyonnaise.

Deux enfants, allongés dans les derniers soubresauts de la chaleur diurne, regardent le ciel s’assombrir lentement.

 – Il s’est passé quoi dans l’épisode de cet après-midi? demande le plus grand à son frère, de deux ans son cadet.

 – Ben, je ne sais plus trop… Ah si ! Johann a été capturée et envoyée dans la vallée des champignons, dans le repère de l’empereur de l’immortalité. Et puis le capitaine Flam, il est venu la délivrer, mais il s’est fait prendre par les méchants.

 – Et après ?

 – J’en sais rien parce que Maman m’a appelé pour vérifier mes devoirs.

 – T’es chiant ! Tu devais regarder pour me raconter. Et tu ne l’as pas fait !

 – J’y suis pour rien ! C’est Maman qui m’a appelé !

 – J’en ai marre ! C’est toujours pareil ! Ça fait le deuxième épisode que je rate.

 – Je…

 – Faut toujours qu’on m’emmène à droite et à gauche pile pendant « Capitaine Flam ».

 – En plus, cet épisode, il est super bien.

 – Il n’y en a qu’un par semaine et je ne peux jamais le voir ! Un coup c’est le dentiste, un coup faut aller voir machin ou truc. Ça tombe tout le temps pendant « Capitaine Flam ». Je suis sûr qu’ils le font exprès.

 – Qui ça ?

 – A ton avis ? Papa et maman ! T’es idiot ou quoi ? Qui c’est qui nous trimballe partout, d’habitude? Le père Noël ?

 – T’as vu là, y a une lumière qui clignote ?

 – Où ?

 – Là.

 – Ah oui ! Je la vois ! C’est une étoile.

 – Moi, je dirais plutôt un vaisseau spatial.

 – N’importe quoi. Pourquoi un vaisseau spatial maintenant ?

 – Ben, pourquoi pas ?

 – Parce que ça se saurait si on voyait des vaisseaux spatiaux dès qu’on regarde le ciel.

 – N’empêche qu’il y en a sûrement dans l’espace, même si on ne les voit pas. Des vaisseaux comme le Cyberlabe avec des robots et des bêbêtes velues à bord.

 – Des vaisseaux, je ne sais pas, mais des extraterrestres, ça j’en suis sûr. Des milliards de milliards. De toutes les formes, de toutes les couleurs. Si ça se trouve, y en a même des comme nous. Des humains avec des enfants. Peut-être même exactement les mêmes que nous, des copies conformes. Un autre Pierre et un autre Pascal en train de regarder le ciel à des années-lumière d’ici.

 – N’importe quoi !

 – Ben si ! S’il y a assez de planètes dans l’espace, c’est possible !

 – Pourquoi ?

 – Parce que si sur chaque planète la nature fait une expérience et qu’il y a un milliard de milliard de milliard de planètes, il y en aura bien une sur laquelle tout sera pareil qu’ici !

 – Ah bon ! Tu crois ?

 – Je ne sais pas, mais c’est possible.

J’avais huit ans ce jour-là.

II

1990 Lycée du Parc, Lyon.

Mon ami Greg et moi nous sommes connus l’année précédente en classe de première et discutons dans la cour du Lycée.

 – Je me pose souvent cette question de la réalité de l’existence. Comment peut-on prouver que le monde autour de nous existe ? Que nous-mêmes existons ?

 – Pourquoi tu te demandes ça ? A quoi cela t’amène ?

 – Parce que j’aime bien me poser des questions. N’est-ce pas un peu le fondement ultime ? Tu te demandes si tu préfères aller en cours ou à la piscine et tu ne sais même pas si celle-ci, le cours, et toi-même, existez !

 – Moi, je sais que j’existe, je le sens.

 – Comme l’autre fois quand tu « sentais » que tu t’étais planté en physique ? T’as eu combien déjà ?

 – Non, justement, pas comme ça. Je sens que j’existe parce que je sens mon corps, je vois, j’entends, je peux toucher. C’est évident, non ?

 – Si c’était si évident que ça, ce serait autrement plus facile à prouver qu’en prétextant un « je le sens ».

 – Je ne sais pas moi, c’est comme si tu me demandes de te prouver que le ciel est bleu ou le soleil jaune.

 – C’est bien pire que ça, puisque je cherche la preuve de l’existence même du soleil ou du ciel. Peut-être que le monde entier qui m’entoure n’est que le fruit de mon imagination, une vaste supercherie. Je dis « moi » mais c’est valable pour quiconque s’interroge. Mon cerveau pourrait très bien avoir tout construit et s’en illusionner, alors qu’il est seul dans un Univers inexistant.

 – Ce serait trop difficile. Dis-toi qu’il existe des problèmes théoriques que tu n’arrives pas à résoudre tout seul. Les exemples concrets sont innombrables. Grâce à l’aide d’une tierce personne, tu peux trouver la solution. C’est bien la preuve que d’autres intelligences existent et peuvent entrer en contact avec toi.

 – Tu es exactement en train d’appliquer ce que tu dis…

 – C’est vrai. Alors, t’es rassuré ?

 – Mettons. Mais rien ne prouve que ces autres intelligences ne sont pas juste des concepts, dans un monde matériel totalement inventé par l’esprit.

 – T’es vraiment torturé, toi ! Comment peux-tu imaginer des « esprits » dématérialisés, pouvant communiquer sans un monde réel autour ? Si moi j’existe et que je te parle de cet arbre-là, de ses branches, ses feuilles, son tronc et que toi, tu sais ce dont il s’agit, ce n’est pas une simple coïncidence. C’est bien parce que l’arbre existe !

 – Humm ! Si le monde était une construction de mon esprit, celle-ci ne pourrait pas être identique à la construction du tien.

 – En plus, je ne sais pas pour toi, mais moi, je me souviens avoir été enfant et avant, je ne me rappelle pas. Ça veut bien dire que je suis venu de quelque part.

 – En même temps, il y a des tas de trucs dont on ne se souvient plus. Je ne suis pas sûr que la mémoire, ce soit très fiable. En tous cas, j’ai de bonnes raisons de ne pas avoir confiance à cent pour cent en elle.

 – N’empêche que nous venons de quelque part. Si nous n’étions que des esprits, nous serions immortels.

 – Ce n’est pas sûr. Je ne vois pas en quoi le fait d’être dénué d’enveloppe charnelle nous rendrait immortel.

 – Et comment ils apparaîtraient les nouveaux esprits ?

 – Je n’en sais rien, mais ce n’est pas parce que je n’en sais rien moi, que ça prouve quelque chose.

 – En tous cas, je te dis que le monde existe parce qu’on est apparu à un moment et qu’on disparaîtra aussi un jour, comme tout ce monde de merde qui nous entoure.

 – T’as raison, mon pote. Et si t’arrêtais de picoler tous les samedis soirs, tu pourrais peut-être même retarder l’échéance…

 – Je m’en fous, vu que je ne suis qu’un esprit.

 – Bon allez viens, c’est 11 heures. On a cours d’allemand.

III

 – Nous sommes ensemble depuis trois mois et tu ne m’as jamais dit que tu m’aimes. Je voudrais bien savoir où j’en suis avec toi.

 – Je préfère l’action à la parole. Passer mon temps à dire ce que je ressens, ce n’est pas mon truc.

 – Je sais. Ta sœur m’a parlé de ton côté obscur…

 – Ah bon ? Et elle t’a dit quoi d’autre ?

 – Je te rappelle que nous étions dans la même classe et qu’au départ, elle était mon amie à moi. Nous parlons toutes les deux, c’est tout. Elle m’a dit que tu étais du genre à t’enflammer un peu vite pour des jolies filles. Alors je me pose des questions.

 – Tu te demandes si tu ne serais pas toi-même un peu « jolie » ? C’est ça ?

 – Ne détourne pas la conversation, s’il te plaît.

 – D’accord. Est-ce que, dans vos longues conversations sans moi, elle t’a dit jusqu’où cela m’a mené?

 – Vaguement.

 – Chaque fois que je flashe sur quelqu’un, c’est la catastrophe. Ce sentiment me ronge, me saigne, me vide. Personne ne peut aimer quelqu’un s’il est dévoré de l’intérieur. Tout se passe un peu comme si je mettais toutes les chances contre moi. Alors, forcément, ce qui doit arriver arrive… On me jette et j’en souffre. Au-delà du raisonnable. J’ai voulu me suicider plusieurs fois. Sans jamais être passé à l’acte, mais j’y ai songé très sérieusement. Enfin, si tant est que l’on puisse rester sérieux dans l’état où je me trouvais.

« Peut-être es-tu la première que je n’ai vraiment pas envie de perdre. J’essaie d’éviter la folie, de me situer dans le monde normal avec toi. »

 – Et ça t’empêche de me dire que tu m’aimes ?

 – Je ne veux pas me laisser emporter par un flot de sentiments que je n’arriverai plus à maîtriser.

 – Peut-être que tu ne sais pas ce que c’est, tout simplement. Tu confonds l’amour et la passion. Regarde tes parents, ils s’aiment, non ? Pourtant, ils ne sont pas constamment à vouloir se jeter par la fenêtre pour se prouver quelque chose.

 – Je ne suis pas comme eux.

 – D’accord, mais tu dois prendre conscience que ces états seconds que tu as connus avec… comment s’appelait-elle, déjà ? Ah oui ! Virginie. Eh bien, ces états-là ne sont pas forcément de l’amour. L’amour, ça se fait à deux, pas tout seul.

 – …

 – Tu ne dis rien ?

 – C’était peut-être mieux qu’elle me rejette. J’ai pu te rencontrer. Je crois que ça n’aurait pas été possible avec elle.

 – Tu fais des progrès, c’est bien.

 – Ne te moque pas de moi. C’est encore douloureux. Elle m’a dit ne pas vouloir de moi parce que je lui faisais peur. Peur de quoi ?

 – Peut-être qu’elle n’avait pas envie de te comprendre. Peut-être que tu étais un peu un OVNI pour elle.

 – Je pense, après coup, qu’elle ne se retrouvait pas dans mes valeurs. Le travail de ses mains, le goût de l’effort, l’obstination dans l’engagement, la beauté de l’ouvrage accompli… Elle, habitant le sixième arrondissement, son père collectionnant les voitures de luxe… nous n’étions pas du même monde. Elle ne pouvait pas comprendre, me comprendre.

 – Et moi, je peux comprendre ?

 – Peut-être. C’est pour ça que je t’aime. Vraiment ; profondément ; sans passion. Comme on aime le sang de la Terre.

 – Encore un gros progrès.

 – Si je me suis retrouvé dans cet état proche de la folie durant plusieurs mois, presqu’une année complète, je ne le dois peut-être qu’à moi-même. Je me suis toujours senti différent des autres de par la conscience que j’ai d’être noyé dans la masse. Bizarrement, me sentir aussi insignifiant dans l’océan humain m’éloigne de mes congénères. Quand on veut briller aux yeux d’une fille, cette lucidité n’aide pas.

 – Je ne comprends pas ton raisonnement : tu dis que tu as l’impression d’être différent des autres, ça ne colle pas trop avec la goutte d’eau dans l’océan…

 – Ben si. C’est précisément le fait d’avoir conscience d’être une goutte d’eau qui n’est pas habituel chez les gens. Disons qu’ils n’y pensent pas, ou qu’ils s’en arrangent. Pas moi.

 – Il faudra bien, un jour.

 – Pourquoi ?

 – Tu ne vas pas rester à te torturer toute ta vie pour savoir si tu es le seul à bien prendre la mesure de ce que tu es !

 – Tant que ça me posera problème, si ! Je préférerais de loin avoir des certitudes ; celle d’un modèle social bien établi dans lequel on ressasse sans cesse la nécessaire composition de l’édifice par chacune de ses briques, par exemple. Ce serait tellement plus simple que de se dire que l’on n’est rien de plus ni de moins qu’un mélange d’atomes de carbone, d’oxygène, de phosphore et d’azote sans plus d’originalité que le premier amas de gaz venu !

 – Et alors ? C’est le lot de chacun d’être composé d’atomes. Pourquoi te tourmentes-tu l’esprit pour chercher à savoir ce qu’il y a de mieux entre ta composition chimique et un modèle social ?

 – Parce que je n’ai pas de réponse! C’est difficile de vivre éternellement avec des questions sans fin. Moi, j’en suis à ne même pas savoir si j’existe… A quoi ça sert de vivre ? On se donne des buts : la fortune, le talent, le génie, que sais-je ? Pour quoi faire ? Disparaître au bout de quelques malheureuses décennies avec toutes ses joies, ses peines, ses efforts, ses victoires, ses déchirures dans une indifférence générale du monde? Sans avoir pu partager tout ça ? Sans n’avoir servi à rien ? Comment tu fais, toi ?

 – Comment je fais quoi ?

 – Comment tu fais pour savoir que tu existes ?

 – Je n’y pense pas.

 – Voilà exactement ce à quoi je n’arrive pas.

 – As-tu essayé ?

 – Non.

 – Essaie de le faire pour moi alors ! Essaie de te dire que tu vis pour moi. Ce n’est pas pire qu’autre chose, tu sais. Et peut-être qu’ainsi, tu arrêteras de tourner dans ta tête des questions stériles sans réponse.

 – Je me marie avec toi et en échange je suis heureux ?

 – Tu es heureux parce que tu sais pourquoi tu vis, oui.

IV

Je me suis donc marié le 24 juillet 1997, par une chaude et nuageuse journée d’été avec Carine Preskic. Un nom de famille d’origine hongroise proprement imprononçable.

Le mariage peut s’apparenter, dans nos sociétés occidentales, à ces rituels des tribus primitives qui marquent l’entrée de l’adolescent dans le monde des adultes.

Tel fut le cas pour moi d’une certaine façon.

En passant devant le maire, se terminaient les difficultés d’une période tourmentée de ma vie. Se marier, cela signifiait intégrer – enfin ! – le rang commun des adultes responsables, seule issue possible, d’après mon entourage,  à cet état déchiré dans lequel j’étais plongé depuis de longues années.

Notre mariage fut une fête.

Nous invitâmes nos amis, notre nombreuse famille et les amis de nos parents. A vingt-quatre et vingt-et-un ans, nous nous appropriâmes notre propre union beaucoup moins que nos parents. Et particulièrement les miens.

La journée fut radieuse.

Les tensions, en arrière-plan, nombreuses. Des guerres d’identité, des crises d’égo, des dénigrements mesquins d’une famille à l’autre pour prouver la supériorité de chacune. Toute cette bassesse bilatérale dans une hypocrisie parfaite. Rien de transparent sur le coup, un peu comme un serpent, tapis dans l’herbe, attend le moment approprié pour fondre sur sa victime.

La morsure se fit sentir au cours des quelques mois qui suivirent. Mes parents, sans jamais me l’avouer ouvertement, refusaient d’accepter à la fois mon indépendance encore fragile, et surtout ma femme.

Carine n’était pas la belle-fille idéale. Trop belle, trop femme, pas assez fortunée, elle intégra le corps familial  comme une symphonie Pastorale dans un concert baroque.

Je fus l’objet d’un chantage affectif à la fois très fort et très subtil. Un mélange de condescendance pour me faire comprendre que cette mascarade n’était pas digne de moi, fier représentant de la famille, et d’un zest de bannissement – pas trop ; juste ce qu’il fallait pour m’obliger à réagir.

Et moi, je suis rentré au bercail en courant ! Pour rester le bon fils, l’idole de papa et maman, celui qui ne briserait jamais les espoirs placés en lui. Je me suis repenti de mes fautes originelles : le sexe, bien sûr, auprès de cette femelle ensorcelante – les délices de la chair devant être responsables de ma traitresse conduite -, la liberté et finalement l’amour.

Carine fut emportée également dans cet écrasement psychologique sourd et insidieux. Elle se rangea aussi du côté de la « raison ».

Nous obtînmes après bien des reniements, et à ce prix-là, notre rédemption, ainsi que notre retour en grandes pompes dans le microcosme très fermé de la considération parentale.

Les dix ans qui suivirent déclinèrent cet état sous toutes ses formes.

Ma femme. Elle renonça à ce qu’elle était avant : plus de danse, ni de sport ou de sorties, beaucoup moins de vacances, plus de toutes ces futiles occupations. Dehors les maquillages, vêtements courts et moulants, coiffures féminines.

Les nouvelles valeurs se nommaient : confiture, couture, conserves, travail à la maison pour subvenir aux besoins matériels de la famille et des enfants. Il fallait œuvrer à former un ensemble à l’image parentale. Une belle et grande famille avec trois enfants, rapprochés bien sûr, comme ma sœur, d’un an de plus que moi, mon frère deux de moins et moi-même. Un tout uni et merveilleux ronronnant dans une grande maison, idéalement une ferme à la campagne. Ne pas économiser sa peine pour accéder à cet Eldorado. Travailler jour et nuit. Et faire des enfants pour la famille, la grande et bonne famille.

Ce que nous fîmes.

Ma fille, l’aînée, vit le jour le 17 septembre 2002. Julie. Puis vint Romain, le 7 mars 2004 puis François le 12 mars 2005. Trois en moins de trente mois : record parental battu.

Bons élèves. Le fruit d’une bonne éducation.

Plus le temps passait, plus la situation s’aggravait. Le reniement permanent de soi pour mériter un amour parental conditionnel finit par avoir des effets tragiques sur ma désormais grande famille. Toute ma vie était focalisée vers un projet unique, un but ultime : le graal du modèle paternel. Le présent, très loin de cet Eden, représentait un fardeau insupportable. Ma vie, mon métier, ma maison, tout me clouait sur la croix. Ma femme, transformée par cette alchimie étonnante du non-dit en une créature docile et sans saveur, m’exaspérait. Mes enfants, fruit du désir de mes parents et de ma volonté de les contenter, ne furent, pour moi, que synonymes de contraintes et difficultés. Lorsque mon troisième enfant vint au monde, je le rejetai inconsciemment. Prétextant d’absurdes motifs professionnels, je n’assistai pas à sa naissance.

 

 

V

Tout est venu par la voie martiale.

J’étais bel et bien pris au filet des étoiles filantes, comme un marin qui meurt en mer en plein mois d’août. L’hypocrisie du monde dans lequel j’évoluais m’envahissait petit à petit comme un déni de soi. Cherchais-je à fuir une fois de plus ma femme, ma famille et moi-même ? N’était-ce qu’un besoin d’activité supplémentaire ? Ou bien la recherche d’un monde où la nudité des choses garantit sa vérité ?

Je ne sais.

En reprenant le karaté, à l’âge de trente-trois ans, je ne m’inscrivais pas dans un club de sport : j’acceptais de me regarder en face, sans complaisance, sans mensonge, sans arrière-pensée. Je cessais de fuir l’inévitable, ce terrible couperet qui me rattraperait tôt ou tard : la Réalité.

Je compris bien plus tard que le combat n’est autre qu’une confrontation face à soi-même. C’est bien ce qui le rend aussi difficile. L’affrontement à la dureté du monde passe par ce que nous sommes. On se retrouve seul et nu devant l’autre ; seul avec ses faibles moyens et seul avec la mort au bout. J’ai ressentis pour de bon la fragilité de l’existence et perçu l’écran de fumée que les gens jettent devant leurs yeux pour affronter la peur de la réalité. Vague de nihilisme parfois, déferlante de lucidité de temps en temps, raz-de-marée d’impartialité toujours.

Cet engagement de vérité ne me terrassa pas. Malgré sa rudesse, sa violence, je réalisais petit à petit à quel point cette quête était inscrite dans mes gênes, ma culture et tout ce que j’étais. Paradoxalement, dans un univers familial où l’hypocrisie m’apparaissait de plus en plus, j’avais été bercé par cette soif de vérité depuis tout petit. J’avais pu l’oublier peut-être, rester dans une inconscience facile et suave durant des années, mais toute mon éducation, ma morale et mes racines n’avaient toujours été faites que d’elle, cette vérité absolue et totale. Mon père lui-même m’avait appris l’amour du travail bien fait, la constante recherche du dépassement de soi. Il me les avait montrés au quotidien par ses actes. Il les avait exigés de moi. Peu importe le poids ultérieur de cette éducation, il m’avait toujours imposé une rigueur dont il était le garant et qui était restée en moi comme les prémices d’un plus vaste projet. Tapie dans l’ombre de ma conscience, elle avait fini par disséquer, avec ses outils, mon approche du monde. Et finalement trouver dans l’art martial un prolongement évident et symbiotique.

J’ai pratiqué le karaté tous les jours, tous les instants, toutes les secondes. Pas seulement durant les cours, sur un tatami, dans un dojo – mais aussi au travail, en famille, en lisant, en courant, en emmenant mes enfants à l’école. Même en collant des pièces de bois. Aucun moment ne se prête mieux qu’un autre pour s’éveiller au monde.

J’ai cherché dans toutes les directions la vérité sur ce que j’étais et ce que je valais. Je l’ai cherchée dans tous les sens : à travers la perception physique, dans les sciences et même dans l’écriture. Je repris des études en mathématiques abandonnées quelques quinze ans plus tôt pour cause d’échec – échec que mon égo n’avait guère supporté et qui, comble de l’ironie du sort, m’avait entraîné dans une voie professionnelle à mille lieux de tout ce qui touchait aux sciences exactes comme une démonstration magistrale formulée par l’enchaînement même de mon histoire : le déni de l’échec me condamna à me nier professionnellement aussi. Bien au-delà d’une revanche sur un passé difficile, les mathématiques répondaient surtout à mon inextinguible soif de comprendre. J’ai toujours su, comme une croyance intime que le monde n’est que logique et cohérence. Pareil à une vaste équation à mille milliards d’inconnues, il ne peut se concevoir sans la rigueur analytique d’une logique absolue. J’ai étudié les mathématiques dans l’espoir d’en comprendre l’Univers tout entier, comme on ne se comprend soi pleinement qu’en pratiquant le karaté.

La vérité sur moi-même eut un début : la fin de l’inconscience.

J’ai ontologiquement compris que j’étais mortel, que la mort saurait survenir un jour sans prévenir : au croisement d’un passage clouté par mauvais temps, en chutant d’un vélo devant un automobiliste malchanceux ou bien face à une bande de voyous en notable supériorité numérique. La mort a mille manières de nous cueillir.

Et alors ?

Ma femme pleurerait-elle ?

Combien de temps mes enfants se souviendraient-ils de moi ?

Quelle importance ? Pour quoi, pour qui ? Pour la disparition de mon insignifiante petite personne ?

Ma propre mort serait sans aucune incidence pour quasiment toute l’humanité, comme une goutte d’eau perdue dans un orage d’été. Dans dix ans, quinze peut-être, cent sûrement, qui se souviendrait de mes joies, mes envies, mes désirs et mes rêves ? A peine subsisterait une photo jaunie sur le bord de la cheminée, accompagnée, pourquoi pas, d’un mot doux griffonné à la main. Si tant est qu’elle ne soit pas mieux sans moi, la vie en serait-elle différente ? Combien de personnes mille fois plus capables, importantes ou intelligentes sont-elles déjà mortes pour rien ? La lucidité sur soi-même est le premier pas vers la conscience de l’Univers tout entier.

J’ai compris mon importance réelle. J’ai ouvert les yeux sur la valeur et la fugacité de toute chose. Dans cette nouvelle dimension martiale, bien plus qu’une conscience métaphysique pure et stérile, j’ai ressenti cette réalité dans tout mon être.

Ce fut une révolution silencieuse, comme un volcan étouffé au fond d’un océan, comme un regard neuf sur la vie.

Je découvris ma femme dans tout l’éclat de sa souffrance intérieure ; puis mes enfants, laissés pour compte dans le brouillard d’où j’émergeais à peine. J’ai vu les gens qui m’entouraient comme ils étaient et non comme je voulais qu’ils fussent. Mes idoles passées devinrent des êtres de chair et de sang avec leurs histoires, leurs erreurs, leurs bassesses. Leurs réussites aussi.

Mon histoire personnelle et mes liens avec mes parents se dévoilèrent sous une lumière véritablement nouvelle.

On me trouva changé. Mes parents surtout. Ils me posèrent des questions sur ce changement. Je répondis… Vainement. Ils ne purent supporter une remise en question qui les renvoyait inexorablement à eux-mêmes. Leurs peurs étaient trop grandes pour accepter une vérité si crue.

Après cet ouragan, le silence se fit. Un silence d’incompréhension envers le fils prodigue dont le geste ne pouvait être que dû à son mariage. Un silence que le babillage qui s’ensuivit n’interrompit pas. Un silence dont je ne voyais guère d’issue.

Nous eûmes un quatrième enfant, Maxime, en 2013, huit ans après avoir fini de faire des gosses comme les autres et pour les autres. Un enfant magique sorti tout droit d’un conte de fée. Un enfant né du présent et de la vie. Je me suis retrouvé ensorcelé par ce petit bout d’homme dès sa naissance. C’est sur lui que je pus porter mon émerveillement nouveau d’avoir un bébé à moi.

Maxime avait cinq ans et demi lorsque je disparus, François treize ans, Romain quatorze et demi et Julie presque seize.

Partie I

Un jour comme un présent

  • Ballet aérien

Le général Cardonna avait planifié une randonnée ce mercredi 17 novembre 2026. Mais un imprévu de dernière minute l’avait contraint à rester à Strasbourg. Il avait dû décommander la sortie la veille au soir.

En guise de grand air dans les Vosges, il se retrouvait coincé avec une poignée de généraux de l’armée de l’air, deux colonels et une demi-douzaine de secrétaires pour mettre en production la toute nouvelle arme aérienne tactique : le GF-A2. Les phases d’essai venaient de se terminer avec un franc succès et le moment était venu de passer à l’étape suivante.

Le général Cardonna tenait à ce projet à double titre : tout d’abord, le GF-A2 était le premier vrai projet de recherche militaire de niveau européen. Pas un amalgame de coopérations foireuses entre états membres ; non, il s’agissait là du bébé de l’armée de l’Union Européenne Chrétienne elle-même, financé par des crédits EUROPEENS, et mis en œuvre par des militaires EUROPEENS. Et des crédits, il en avait fallu beaucoup : le projet GF-A2 s’élevait à quelques six cents milliards d’euros, tout compris. Une telle somme avait nécessité une mutualisation des moyens des pays membres de l’Union et par là, contribué à fédérer un peu plus l’armée unique. Il s’agissait donc bien de finaliser la construction européenne par le biais militaire. Andréa Cardonna s’était toujours senti, avant tout, EUROPEEN.

Et puis le GF-A2 projetait l’armée dans une nouvelle ère, une ère de science-fiction, comme dans les rêves d’enfance du général, où les ennemis seraient pulvérisés, sublimés par une force suprême au service du Bien, du Pays, de Dieu. Pour que l’humanité avance, il fallait une armée surpuissante, invulnérable. On n’en avait jamais été aussi près.

Le GF-A2 assurerait la supériorité militaire de l’Union dans le monde, reléguant les armes traditionnelles au stade de jouets pour enfants. Lui-même, commandant en chef des forces de l’UEC, devenait du coup le premier militaire à l’échelle de la planète.

Le GF-A2 était à l’avion ce que la cybernétique est au boulier chinois.

Le principe initial faisait suite à la mise au point des canons à plasma. L’appareil tout entier se résumait presque à un de ces canons dernière génération couplé à une source d’énergie et à un propulseur. Sa géométrie n’avait plus grand-chose de celle d’un avion classique. Avec son mur de réacteurs arrières, ses propulseurs fixés sous le fuselage, ses canons, l’appareil, rappelant vaguement un pélican, mesurait près de cent mètres de long sur une vingtaine de haut.

Les canons à plasma délivraient un faisceau d’énergie rectiligne d’une intensité jamais encore atteinte. En effet, à la différence d’une bombe, qui disperse son énergie dans toutes les directions, cette technologie concentrait sa puissance en un endroit extrêmement ciblé. Aucun matériau ne pouvait résister au jet de plasma. Le canon produisait l’effet d’une fusion nucléaire en un point de la taille d’un écran de télévision. A quelques kilomètres de là : rien ; aucun dégât. La puissance absolue à une échelle stratégique. L’effet était tellement intense que des mesures précises avaient montré une distorsion de l’espace-temps à proximité de l’impact, un peu comme celle créée par un trou noir. En beaucoup plus modeste, évidemment.

Mais le canon à plasma n’était pas la seule révolution technologique intégrée au projet GF-A2. Après avoir vainement tenté de miniaturiser à outrance les différents moyens de productions énergétiques comme les centrales à fission, la solution pour fournir à l’arme et au système de propulsion toute la puissance nécessaire se présenta au travers des récentes découvertes sur l’antimatière. Cent petits kilogrammes d’antimatière auraient suffi à fournir un pour cent de l’énergie mondiale annuelle. Les progrès réalisés sur les accélérateurs à particule avaient permis d’en créer des quantités suffisantes. Pour la fabriquer, une autre source d’énergie était nécessaire : l’antimatière n’était qu’un moyen de stocker des quantités inimaginables d’énergie en de très petits volumes, mais pas de la produire. Même si le coût prohibitif de production limitait son utilisation à des programmes militaires exceptionnels comme le GF-A2. Les particules d’antimatière étaient stockées et acheminées vers la chambre de combustion du réacteur grâce à des champs électromagnétiques, dans des espaces sous vide absolu, sans aucun contact avec quelque atome de matière que ce soit – sous peine d’exploser.

L’unité de stockage et la chambre de combustion rendaient les prototypes GF-A2 trente fois plus lourds que les plus gros porteurs existants. Les techniciens les avaient appelés les « îles volantes ». Ce surnom avait été attribué du temps où les appareils ne parvenaient pas à dépasser le mur du son. A coups de milliards d’euros, ce temps était à présent révolu.

Les GF-A2 ne devaient pas trôner au sommet de la hiérarchie des armes seulement par leur canon. Il fallait aussi les doter d’un atout décisif : la vitesse ; ce qui ne manquait pas de poser problème, étant donnée l’astronomique masse du dispositif à déplacer.

Après des mois et des mois de recherches et de mises au point, la lenteur n’était enfin plus le point faible des îles. Leur poids, largement compensé par un pavé de plus de six cent mètres carrés de réacteurs, disparaissait devant l’énergie dispensée par la centrale à antimatière embarquée à bord. Les engins, malgré leur masse et leur volume considérables, atteignaient des vitesses encore jamais égalées dans l’atmosphère.

Une fois ces progrès en termes de célérité réalisés, d’autres difficultés avaient émergé. L’un des inconvénients principaux de l’arme était sa portée : optimale à deux cents mètres. C’était peu à des célérités de douze à vingt mille kilomètres à l’heure. Le pilotage d’un appareil à de telles vitesses posait un réel problème pour la visée et l’indispensable décrochage après le tir.

La portée extrêmement courte du canon plasma nécessitait en effet des capacités de réaction et de maniabilité que personne ne pouvait offrir de façon satisfaisante. En outre, un homme à bord de l’avion aurait été écrasé par la force centrifuge résiduelle à laquelle la machine était constamment soumise.

Pour pallier à ce problème, les ingénieurs en armement imaginèrent un pilotage de l’avion d’un genre nouveau. Après avoir constaté la nécessité absolue d’une présence humaine pour résoudre les problèmes de navigation – auxquels les machines apportaient des solutions souvent inadaptées – ils essayèrent de tirer parti du meilleur de l’homme et de l’ordinateur en les fusionnant littéralement l’un à l’autre.

Il s’agissait bien là de la plus grande révolution scientifique générée par le projet GF-A2 : marier le vivant à la machine pour obtenir un hybride totalement futuriste.

Les pilotes volontaires, soigneusement sélectionnés selon des critères à la fois psychologiques et physiologiques, avaient subi une très longue série d’interventions chirurgicales extrêmement lourdes, afin de les relier directement à l’unité névralgique de la machine et de renforcer leur résistance aux accélérations très fortes.

Après les opérations, les volontaires avaient été tellement modifiés physiquement que l’armée les avait déclarés cliniquement morts lors des interventions.

Stratégiquement, cela permettait de ne plus avoir de problèmes d’éthiques étant donné que l’on travaillait sur du matériel et de la matière inerte.

Humainement, déclarer les pilotes décédés relevait du bon sens. Leur enveloppe corporelle n’avait plus rien de celle d’un homme. Ils n’avaient plus ni bras ni jambes, et ne pouvaient maintenir leurs fonctions cérébrales en vie que grâce aux machines auxquelles ils étaient reliés. Une sorte de bouillie d’enzymes et d’acides aminés sous pression, connectée à un cerveau et à un ordinateur dans un enchevêtrement de câbles neuroniques et électroniques.

La durée de vie de la partie restée « biologique » de cet ensemble ne semblait d’ailleurs guère dépasser les quelques jours, les restes de créatures humaines incrustées dans cette machinerie sombrant dans une démence suicidaire assez vite après avoir perdu leur raison d’être physique.

D’après les chercheurs scientifiques militaires, un pas important avait été franchi en direction de la guerre du futur. Une guerre où l’on ne distinguerait plus l’homme de la machine, tous deux en parfaite harmonie au sein d’un seul et même produit au service de la Cause. La pointe de la recherche technologique mêlée aux dernières découvertes sur le système nerveux et le cerveau, pour une arme dont on attendait des prodiges en termes de maniabilité, de réflexe et d’anticipation.

Les essais venaient de s’achever pour les deux prototypes opérationnels.

Ce 17 novembre, Cardonna pilotait le projet depuis six ans. Celui-ci arrivait dans sa phase finale : l’intégration des deux engins dans l’éventail des matériels de l’armée. Leur utilisation réelle n’était plus qu’une question de temps.

Ne restait plus qu’à trouver l’ennemi.

15h24, heure de Paris.

Un soleil radieux tranchait avec les perturbations qui s’étaient succédé ces deux dernières semaines au-dessus de l’Europe du nord. Le froid vif dans le ciel azuréen de l’automne, au nord des côtes de la Norvège, s’étendait à perte de vue en ce superbe après-midi.

Un temps de rêve pour une journée d’exception.

L’Objet Volant Non Identifié, comme il est coutume de les nommer, apparut subitement sur les radars du haut commandement militaire de la défense de l’Union Européenne Chrétienne. Des météores, des artéfacts visuels sur les écrans ou même des avions, hélicoptères ayant oublié de se signaler, c’était monnaie courante dans toutes les tours de contrôle civiles et militaires. Cette fois-ci, cependant, le technicien qui repéra l’objet, sut tout de suite qu’il s’agissait d’autre chose.

D’abord la vitesse de la trace sur l’écran : environ huit fois celle du son, soit dix mille kilomètres à l’heure. Très peu d’engins pouvaient voler à cette célérité exorbitante, ce qui éliminait d’emblée un avion de tourisme égaré ou tout appareil militaire classique qui aurait oublié de s’identifier. Non seulement l’objet battait tous les records de vitesse, mais en plus, sa trajectoire semblait décrire une courbe indiquant clairement la présence d’une propulsion et d’un pilotage.

Ensuite sa taille. Bien que difficile à estimer avec précision sur un écho radar, elle paraissait d’une dimension plus digne d’un paquebot que d’un astronef. Entre cinq et huit cents mètres de long, peut-être plus. Aucun appareil volant au monde ne rivalisait avec de telles dimensions. Et encore moins à cette vitesse.

Enfin sa signature thermique : les analyses spectrographiques signalaient clairement une absence totale de chaleur aussi bien à l’avant qu’au niveau de la propulsion de l’appareil. A cette vitesse dans l’atmosphère, une telle donnée venait contredire le B-A-BA de tous les principes de la physique…

L’information, jugée capitale par l’unité de contrôle de l’espace aérien, fut relayée jusqu’au haut commandement de l’Union Européenne Chrétienne à Strasbourg.

Le colonel Fuming, responsable de la surveillance aérienne de l’UEC, après avoir pris connaissance du rapport transmis, jugea l’événement trop important pour relever de sa seule autorité. Il courut à travers les couloirs de la base strasbourgeoise jusqu’à la gigantesque porte à trois battants de la salle de conférence, respira un grand coup et frappa.

 – Entrez ! ordonna Cardonna avec une pointe d’humeur à peine masquée.

Le colonel Fuming, au garde-à-vous, salua les participants avant de se diriger silencieusement, presque piteusement, vers le général.

 – Mon général, lui murmura-t-il à l’oreille, les radars surveillant la zone polaire de la Norvège viennent de nous signaler un appareil inconnu de très grande taille et volant à une vitesse fulgurante.

Cardonna, sans avoir écouté ce que venait de lui dire Fuming, lui répondit assez sèchement, à voix basse également :

 – Fuming, j’avais demandé à n’être dérangé sous aucun prétexte.

La tension de Fuming, accentué par le silence pesant régnant dans l’immense salle quasiment vide, monta encore d’un cran.

 – Je l’avais bien noté, mon général. L’état major a néanmoins besoin de votre autorisation pour déclencher une alerte de type un, suite à l’intrusion de cette « chose » dans notre espace aérien.

Cette fois, Cardonna entendit Fuming.

 – Quelle chose ?

 – Mon général, il y a douze minutes, nos radars de surveillance ont capté un écho anormal. Il s’agit d’un engin motorisé volant à Mach huit et de plus de cinq cents mètres de long, d’après nos calculs. Il se dirige tout droit sur la côte Est des Etats-Unis, très probablement Washington. A priori, il vient de l’espace. Il s’agit pour nous d’une menace de type un.

Le Colonel Fuming était un homme d’une quarantaine d’année. Plutôt grand, le regard « militaire », la coupe et la moustache au carré, il appartenait à cette classe de soldats tout entiers dédiés à l’Armée. Dévoué corps et âme à l’amour du Pays, de la Patrie et de l’Union. Il baignait dedans depuis le plus jeune âge, rejeton unique d’un père et d’une mère militaires de carrière. Lui-même marié à une femme capitaine médecin dans le service de santé des armées, sa plus grande ambition personnelle était que son fils, unique lui aussi, arrivât un jour au grade mythique de celui de son supérieur actuel, à savoir : commandant général de l’armée de l’UEC.

Pour ce qui relevait de sa vie, elle était réglée comme une liste d’instructions. Il se levait tous les matins à la même heure, 6h20. Puis un footing de vingt-cinq minutes sur un trajet tellement parcouru qu’il lui semblait parfois voir ses propres traces de pas incrustés dans l’asphalte. Ensuite la douche, le déjeuner, un baiser à sa femme et au service de l’Union jusqu’au soir 19 heures. Il avait horreur d’être retardé par un dossier ou un impondérable quelconque au bureau. Parce que le soir de 19h15 à 20h30, il vérifiait les devoirs de son fils afin de s’assurer personnellement que celui-ci obtienne des résultats suffisants pour devenir un jour général cinq étoiles. Il n’y avait pas de place pour le hasard dans la vie du colonel Fuming.

C’est sans doute la raison pour laquelle il ressentait en ce moment précis une espèce de boule au ventre, dans cette grande salle trop éclairée. Pas seulement à cause de son entrée impromptue en pleine réunion de Cardonna – il sentait indistinctement que ce mystérieux objet, dans le meilleur des cas, risquait de perturber son emploi du temps de la journée. Quant au pire scénario imaginable, il n’osait même pas y penser.

Et il détestait cela.

Le général Cardonna le fixait avec des couteaux dans les yeux. Lui non plus n’était pas homme à la vie débridée et luxuriante : il aimait les affaires bien rangées dans des petites cases bien étiquetées au fond de tiroirs bien classés dans l’ordre alphabétique. Lui non plus ne goûtait guère la saveur sucrée de l’imprévu. Emergeant à peine des analyses et prévisions, il reçut la « menace de type un » de Fuming comme un seau d’eau froide en plein visage dans l’atmosphère surchauffée de la vaste pièce.

 – Un avion ?

Cardonna, tout à coup moins soucieux de l’effet de cet aparté sur ses collaborateurs s’était exprimé à voix haute.

 – Impossible, mon général. L’appareil est bien trop rapide et volumineux pour que ce soit un avion de chasse. De plus, il n’est pas furtif. Nous envoyer un chasseur détectable au radar dans notre espace aérien serait totalement incohérent de la part de n’importe quelle nation.

Fuming avait continué à voix basse. Le stress avait légèrement augmenté son débit verbal.

Le général Cardonna fit un signe de la main à Fuming puis se redressa dans son fauteuil.

Il connecta son micro et s’adressa à la petite assemblée :

 – Messieurs, une affaire urgente m’oblige à m’absenter quelques instants. Le général Crévau me remplacera. Veuillez m’excuser.

Il fit un petit signe de tête à l’homme situé à sa droite, se leva, et suivit Fuming jusqu’à la porte.

Une fois arrivé dans son bureau, Cardonna demanda à Fuming de visualiser les données sur son écran. Il eut confirmation des propos de son responsable de la surveillance aérienne.

Après une bonne minute de réflexion, il fixa un point sur le mur et se trouva aspiré d’un coup dans un grand tourbillon. Un tourbillon le projetant six ans en arrière, lorsqu’il commandait lui-même les opérations militaires aériennes au-dessus d’Harare, au Zimbabwe.

L’Union, à l’époque sous l’influence du Royaume-Uni, avait dû remettre de l’ordre dans les affaires de ce pays d’Afrique noire afin d’assurer la stabilité politique de l’ancienne colonie britannique. Le Président à vie avait été déstabilisé par les opposants au régime suite à une série d’émeutes des plus sanglantes. Il avait donc tout naturellement demandé son soutien militaire à l’UEC, promettant en retour de la main d’œuvre bon marché puisée parmi les dissidents.

Cardonna, déjà placé dans les strates dirigeantes de l’armée européenne naissante, s’était vu confier la partie aérienne ; cela s’était passé en septembre 2020, lui semblait-il, sans pouvoir préciser le jour exact. Comme aujourd’hui, il fut informé en direct par un pilote d’hélicoptère de la présence d’un objet de petite taille se comportant bizarrement dans le ciel. L’hélico avait été autorisé à le poursuivre et à faire feu, mais avant qu’il eût le temps de s’approcher assez près, l’OVNI avait subitement disparu. D’un coup, avec une accélération défiant toutes les lois aérodynamiques connues, il s’était envolé vers l’espace à près de dix fois la vitesse du son en pleine atmosphère. Malgré les échos radars, les images des caméras embarquées et les témoignages des pilote et copilote de l’hélicoptère, Cardonna n’avait jamais pu admettre la réalité de ce qui s’était passé ce jour-là. Il avait placé cette histoire dans le tiroir des « anecdotes inexpliquées» de son esprit. Et puis très rapidement, il avait refermé le tiroir à clef.

Face au récit de Fuming, le souvenir de l’incident lui revint immédiatement à l’esprit, dans toute son invraisemblance.

Il se frotta la tête et se tourna vers le colonel.

 – Vous allez informer les commandements militaires des pays membres ainsi que la Présidence de l’UEC. N’oubliez pas le commandement américain.

 – Bien, mon général. L’appareil sera dans une heure environ sur les côtes américaines, s’il tient son cap et son allure. Si nos chasseurs décollent dans les huit minutes du Final Victory qui mouille en plein Océan Atlantique, ils peuvent l’intercepter de face.

Huit minutes. Le temps de donner les ordres, de calculer les trajectoires, de préparer les appareils et les hommes, il lui restait bien … vingt cinq à trente secondes devant lui pour prendre une décision.

Pourtant, en si peu de temps, son esprit d’une vélocité colossale put d’instinct visualiser des scénarii et envisager les hypothèses les plus diverses. Cardonna avait beau avoir besoin d’ordre et de rangement, il n’en était pas moins tout à fait capable de remettre en cause les schémas existants pour appréhender au mieux les situations les plus insolites. Le général avait réussi à se hisser au plus haut rang de l’administration militaire européenne en partie grâce à ses qualités de stratège. Il savait aussi que le hasard n’avait pas sa place dans une bataille. La victoire se mérite, se construit en mettant toutes les chances de son côté après avoir prévu tous les événements. Elle ne se tire pas à pile ou face.

En trois secondes, il fit le tour des informations à sa disposition. Il regarda Fuming, s’adressant moins à son interlocuteur qu’à lui-même :

 – Ce vaisseau n’a rien d’humain, Colonel, n’est-ce pas ? Mach huit, dites-vous ? Très rapide. Et immense ! Il n’y a aucune raison pour qu’il ne soit pas puissamment armé également. Peut-être abrite-t-il une escadrille complète ! Peut-être n’est-il que le premier d’une longue série. Que nous veut-il ?

En formulant cette question, il discerna tout à coup une cohérence entre sa réunion précédente et cet événement. Un lien qui le frappa comme une évidence, une révélation.

Quel étonnant concours de circonstance que de terminer à peine les essais de l’arme la plus puissante au monde, basée sur des technologies à la pointe des dernières recherches, et de rencontrer cet engin. Un ennemi, envoyé par Dieu lui-même, à la hauteur de la nouvelle puissance humaine ! Voilà ce dont il s’agissait ! Cardonna n’avait jamais cru aux extraterrestres ; en revanche, il croyait en Dieu.

L’évidence dessina un sourire sur son visage illuminé.

Il s’adressa à son subordonné avec une sereine détermination :

 – Colonel, ordonnez à vos appareils de décoller, pour tester les réponses de cette « chose ». Donnez également l’ordre aux deux prototypes GF-A2 de se tenir prêts.

Un signal lumineux avertit le général que la visioconférence commencerait dans quinze secondes.

Cardonna se tourna vers la caméra au-dessus de l’écran géant tapissant le mur devant lui.

 – Monsieur le Président, Messieurs les ministres, Messieurs les généraux, les radars de l’UEC viennent de détecter un objet inconnu navigant à près de dix mille kilomètres à l’heure au nord de la Norvège. D’après nos calculs, il se dirige vers la côte Est des Etats-Unis. De par sa taille et sa vitesse, cet appareil n’a rien d’humain.

 – Avons-nous une idée de la nature de ses intentions, Général ? s’enquit le Président de l’UEC lui-même.

 – Aucune, Monsieur le Président.

 – Pouvons-nous l’intercepter, Général ? demanda le commandant en chef des forces espagnoles dans un anglais aussi parfait que précipité.

 – S’il poursuit sa trajectoire à sa vitesse actuelle, une interception en vol paraît difficile, d’autant que nous n’avons aucune idée de sa maniabilité.

 – Que proposez-vous, Cardonna ? Le Président lui posa la question avec une brutalité presque grossière.

 – Nos protocoles face à ce type de menace risquent de s’avérer inefficaces, Monsieur le Président. Nous proposons de lancer une escadrille afin de forcer l’engin à dévier sa trajectoire et sonder ainsi ses réactions face à la contrainte.

 – Et ensuite ?

Le Président de l’UEC semblait garder un parfait contrôle de lui-même, malgré l’invraisemblance de la nouvelle que venait de lui annoncer le commandant suprême des forces armées. Cependant, le ton très sec et distant dont il usait ne laissait que peu de doute sur la panique intérieure qui le gagnait. Toujours maître de ses propos et de son attitude, il dissimulait sa peur sous la froideur et l’autorité.

 – Sa réaction face à nos avions nous renseignera sur ses intentions, belliqueuses ou non.

 – Et si tel est le cas ?

 – Nous pourrions alors utiliser les prototypes GF-A2 qui sont aujourd’hui opérationnels à cent pour cent. Ce sont les seuls appareils capables de rivaliser de vitesse avec cet OVNI. Leur puissance de feu ne lui laisserait aucune chance.

 – Il nous faut absolument maîtriser cette menace au-dessus de l’océan. Vous m’entendez bien, Général ? A tout prix ! Nous ne pouvons pas nous permettre une panique due au survol de nos terres par un OVNI !

 – Nous avons les moyens de vaincre n’importe quel engin grâce aux GF-A2, Monsieur le Président.

 – Notre investissement se trouverait donc rentabilisé. Le coût exorbitant de ce projet trouverait ainsi sa raison d’être. Curieuse coïncidence… Tenez-moi au courant du suivi des opérations.

Le Président de l’UEC coupa brusquement la communication.

Le général bredouilla quelques excuses aux différents interlocuteurs encore en ligne, prétextant des ordres à donner, puis coupa également sa liaison.

Cardonna venait d’obtenir carte blanche de la part de l’autorité suprême pour mettre son projet à exécution. Alors qu’il s’apprêtait à devoir supporter un nombre incalculable de réunions stériles, établir des rapports et des communiqués pour pouvoir finaliser l’utilisation des GF-A2 en tant qu’avion de combat intégré aux effectifs, grâce à cet appareil miraculeux surgi de nulle part, tout s’était réglé en une poignée de secondes !

Il contacta Fuming pour lui communiquer la suite des opérations.

Pour le général, l’atmosphère de ce 17 novembre devenait presque magique. Un voile étrange, blanchâtre, semblait flotter autour de lui dans son vaste bureau, comme pour souligner l’importance des événements qui se jouaient. Ceux-ci étaient trop bien imbriqués les uns dans les autres pour ne pas trahir l’emprise sous-jacente de la main de Dieu. Les prototypes qui venaient tout juste d’être opérationnels trouvaient un ennemi à leur mesure comme par enchantement, alors que l’on se demandait parfois, parmi les hautes instances politiques, contre qui l’UEC pourrait bien avoir à se servir d’une arme aussi révolutionnaire. Dieu lui-même venait apporter Sa réponse à la question. Il venait faire passer à l’humanité le test ultime qui lui permettrait d’accéder à un statut supérieur. Qu’allait-il se passer après ? Peut-être ce vaisseau terrassé par un GF-A2 allait-il nous offrir le moyen de voyager vers d’autres planètes, réglant d’un seul coup les problèmes majeurs auxquels l’humanité ne pouvait plus faire face ? Ces foutus « progressistes » de tous bords qui croyait tenir dans l’écueil écologique et économique des années deux mille vingt la preuve de l’échec du capitalisme et du christianisme, risquaient bien de se retrouver le bec dans l’eau, et ce grâce à lui. Et à Dieu.

Le général Cardonna était plongé dans ses réflexions lorsque l’écran de son bureau s’alluma sur les images d’un soldat occupé à s’agiter au milieu d’une piste de décollage.

Il transféra la réception télévisuelle dans la salle de contrôle où il se précipita, toujours suivi de Fuming.

Sur le porte-avion Final Victory, en plein Atlantique, le commandant Jason De Front reçut ses instructions dans la minute qui suivit les ordres de Cardonna. Dix-huit avions furtifs TC13, pouvant voler à des pointes de Mach quatre, décollèrent en chœur de la piste principale du navire dans un bruit de tonnerre. Ils devaient se présenter face au vaisseau étranger pour le contraindre à changer de trajectoire. Juste un changement de cap afin de tester les forces en jeu.

Dans la série « mission kamikaze », De Front avait rarement connu mieux. Mais quelle chance, pour lui et ses hommes que de se trouver en première ligne contre une force extraterrestre ! De Front voyait déjà son nom inscrit au-dessus de la porte de l’état-major en lettres capitales comme le premier homme à avoir défendu sa planète contre l’envahisseur. Il était déjà suffisamment fier de combattre pour sa patrie – L’UEC était moins une patrie qu’une fédération, mais qu’importe – alors pour sa planète ! Quel honneur ! Il donnerait sa vie avec une abnégation totale.

Le plan du général Cardonna était explicite. Les avions de chasse créeraient une diversion pendant que les GF-A2, vraies stars de l’événement, testeraient leur puissance de feu en prenant l’ennemi de vitesse, par derrière. Ils en étaient capables.

Le général Cardonna ordonna lui-même le décollage des îles volantes depuis la base de Cardiff,  dans ce qui allait devenir la future province anglaise de l’UEC.

Les deux vaisseaux s’envolèrent à quinze secondes d’intervalle sur l’immense piste centrale construite pour eux. Une poussée continue capable d’arracher la Grande Bretagne de la croûte terrestre souffla sur la base.

Une accélération de plusieurs fois la pesanteur terrestre propulsa les engins en une soixantaine de secondes à près de douze mille kilomètres à l’heure.

Treize minutes plus tard, le commandant De Front et ses chasseurs aperçurent l’OVNI. Ce n’était pour l’instant qu’un point sur l’écran, mais il était l’objet de toute l’attention de l’escadrille ainsi que de sa hiérarchie, à des milliers de kilomètres de là, grâce à la retransmission des images prises par les caméras embarquées.

Première phase des instructions : l’avion de De Front envoya en direction de l’appareil étranger des ordres d’atterrissage dans toutes les formes de communication possibles. Sans grand espoir d’un quelconque effet.

Deuxième phase : les chasseurs devaient maintenir leur cap jusqu’à la dernière seconde pour forcer l’ennemi à dévier mécaniquement si les messages émis s’avéraient inefficaces.

La première formation de six appareils arriva droit sur le vaisseau et ne dévia pas sa course. Les six pilotes s’éjectèrent juste avant l’impact.

Le commandant De Front fut aux premières loges, à quelques kilomètres en arrière, pour assister à l’écrasement de six avions d’une cinquantaine de tonnes chacun, lancés à près de cinq mille kilomètres à l’heure contre la carlingue gigantesque d’un OVNI deux fois plus rapide qu’eux. Il n’en crut pas ses yeux. Il se dit que s’il s’était lui-même trouvé à bord de ce vaisseau spatial, même s’il l’avait voulu, ses réflexes, acquis au cours de centaines de mission, ne l’auraient pas laissé traverser une formation ennemie de front sans ciller. Le choc aurait été bien trop violent pour prendre un tel risque.

Et pourtant, l’OVNI n’avait pas dévié d’un pouce. Pire ! Le vaisseau n’avait pas même semblé marquer le moindre ralentissement dans sa trajectoire suite à l’impact, défiant ainsi les règles les plus élémentaires de conservation de la quantité de mouvement. Les six appareils venaient d’exploser sur lui en une gerbe colossale, sans la moindre incidence sur sa course.

De Front avait compris la leçon. Il ne jugea pas nécessaire de sacrifier de la même façon les douze appareils restants. Il commanda à ses TC13 de décrocher au dernier moment.

A l’instant fatidique, les onze appareils commandés par De Front, ainsi que le sien, s’arrachèrent avec une violence inouïe de leur trajectoire afin de laisser passer l’imperturbable mastodonte.

C’est alors que, sous un soleil dispersant à l’horizon ses éclats d’or éblouissants, le commandant, malgré des secousses propres à lui arracher les commandes des mains, le vit en entier :

 – Le Cyberlabe ! Ne put-il s’empêcher de hurler dans son casque, sous l’effet de la décharge d’adrénaline.

 – Vous avez vu quelque chose, De Front ? s’écria Cardonna, directement connecté à l’appareil via la tour de contrôle.

 – Oui, mon général, c’est le Cyberlabe, le vaisseau du capitaine Flam, un dessin animé des années quatre-vingts. Je le regardais quand j’étais tout gamin, chez ma tante, en France. Il… Il est gigantesque, il fait au moins deux kilomètres de long. Je l’ai eu en plein visuel, de côté. Il nous a soufflés comme des allumettes.

De Front, emporté par la stupeur et grisé d’être encore vivant après la gifle que son appareil venait de prendre, débitait ces paroles d’une traite, sans prendre le temps de respirer. Ses mains tremblaient, ses genoux, pourtant calés dans le cockpit, flagellaient et ne l’auraient certainement pas soutenu s’il avait été debout. Son dos était parcouru de frissons, la sueur suintait sous son casque, dans sa combinaison, partout. Il était au bord de l’évanouissement.

Le général Cardonna, entouré de tout le staff du commandement de l’armée, pouvait tout observer en temps réel sur le mur d’écrans de la salle de contrôle, comme s’il était lui-même dans les avions. Il avait aussi vu l’appareil « ennemi » ; lui non plus n’en croyait pas ses yeux.

Il venait déjà d’avoir la confirmation de l’existence d’un OVNI, bien réel. C’était beaucoup ! Mais en plus, un vaisseau de manga japonais ! Comment était-ce possible ? Ils recevaient Récréa2 sur Neptune ?

Non, vraiment, le général Cardonna n’avait pas l’habitude de ce genre de pratique, mais une fois n’était pas coutume : dans la précipitation du moment, il se pinça pour être bien sûr qu’il ne dormait pas encore sous sa couette, dans ce trouble onirique où le rêve et la réalité se mélangent si intimement. Rien. Il recommença. Il se trouvait toujours dans la salle de contrôle du haut commandement et il était presque 16 heures. Il avait cette impression désagréable de ne plus rien maîtriser du tout. Ça devait se voir d’ailleurs, car le capitaine responsable des communications finit par le secouer physiquement avant de lui demander pour la troisième fois :

 – Mon général, l’appareil ennemi est à portée des prototypes, ordonnez-vous le tir ?

Sous le choc, il se tourna vers Fuming et l’interrogea du regard, comme un naufragé cherche une bouée de sauvetage dans l’immensité déserte de l’océan. Celui-ci, terrifié devant l’expression livide de son supérieur lui fit un signe approbatif de la tête, sans la moindre conviction.

Cardonna ferma les yeux. La sueur coulait le long de sa colonne vertébrale. Dans le bruit et l’agitation régnant dans la salle suite aux images projetées, il ordonna d’une voix atone, de cette voix que prendrait sûrement le responsable de la destruction de la planète à l’heure ultime :

 – Autorisation de tir, capitaine.

Au-dessus de l’Atlantique, deux immenses canons à plasma, projetés à plus de douze mille kilomètres à l’heure, approchaient du vaisseau extraterrestre alors que les TC13, en sens inverse, venaient juste de le croiser, évitant d’une demi-seconde le choc contre la carlingue de l’ennemi. Le premier GF-A2 survola le vaisseau de quelques dizaines de mètres, révélant ainsi la maîtrise de son extraordinaire pilotage hybride.

Lorsqu’il ouvrit le feu, le jet d’énergie pure fusant du canon fut tellement intense que la lumière elle-même semblait entrer en transes blanches. Une puissance comparable à la consommation énergétique mondiale fut bombardée sur le vaisseau étranger pendant quelques dixièmes de secondes. Le tir ne pouvait durer beaucoup plus longtemps, au risque de faire exploser le canon en plein vol.

Le centre de commandement de Strasbourg ne vit plus rien durant quelques instants tant la luminosité du jet était aveuglante pour les optiques.

Lorsque les images revinrent, les caméras des îles filmaient l’océan translucide sous un ciel magnifique. L’appareil ennemi était bel et bien encore là, à quelques kilomètres derrière les prototypes humains.

Les radars avaient enregistré une décélération phénoménale de l’OVNI après le tir ; en deux secondes, il s’était arrêté net, puis avait ré-accéléré juste derrière les GF-A2, à une vitesse très supérieure à la leur. Ceux-ci, pilotés de main de maître, s’étaient séparés, entamant un vaste arc de cercle pour prendre la cible à revers dans le feu de leurs canons.

Le Cyberlabe se fixa alors sur l’appareil de derrière, qui, détectant sa présence, poussa ses réacteurs au maximum de leurs puissances. Vainement. A près de seize mille kilomètres à l’heure, l’irréel vaisseau était toujours juste derrière, en pleine accélération.

Il le percuta la tête la première sans aucune autre forme de sommation.

La destruction du système d’isolation de la chambre sous vide de l’appareil entraîna la mise en contact d’une quantité importante d’antimatière stockée dans l’appareil avec l’air, les parois, les débris de réacteurs. L’explosion qui s’en suivit n’eut rien de commun avec l’écrasement d’un avion. Elle irradia d’une telle intensité la surface de l’Atlantique, que l’on crût un moment à un deuxième soleil à l’horizon.

L’onde de choc détruisant de surcroît l’autre GF-A2, beaucoup trop près du premier, ce fut l’équivalent de cinq cent mille fois la bombe lancée sur Hiroshima qui jaillit en plein ciel.

Une fraction de seconde plus tard, les caméras des TC13 volant encore non loin de la zone, envoyèrent les images au général Cardonna.

Sa réaction fut immédiate : il était trop tard. Il n’avait pas prévu la possible explosion des appareils. Les kilogrammes d’antimatière étaient entrés en contact avec de la matière. La plus importante déflagration jamais connue sur Terre était de son fait et allait détruire l’humanité entière.

La vague créée dans l’océan ravagerait la moitié des continents de la planète, si le souffle lui-même ne s’en chargeait pas. Même à Strasbourg, il était fort probable qu’il ne soit pas à l’abri du contrecoup direct de cette libération d’énergie sans précédent. Les autres conséquences risquaient fort de n’être guère plus agréables…

Sur place, le commandant De Front vit au loin une boule de feu comme il n’en avait jamais vue, même au cinéma. Deux, trois, peut être dix kilomètres de diamètre. Il était incapable d’en apprécier les dimensions, se trouvant trop loin pour estimer l’envergure du phénomène. Comme le général Cardonna, il sentit immédiatement la mort se profiler.

Encore une seconde. La boule ne grandissait plus. Une seconde de plus… Elle restait bel et bien confinée dans une enveloppe titanesque, comme une étoile accrochée là, juste devant lui. Le commandant De Front se dirigeait toujours vers l’épicentre de l’explosion, sachant pertinemment qu’il était inutile de faire demi-tour.

Une minute plus tard, De Front entra en contact avec le général Cardonna.

 – Mon Général, les GF-A2 ont explosé en plein vol. Toute l’antimatière a dû péter ! Incroyable ! Je n’y comprends rien, on est toujours vivants. La boule de feu est enfermée dans une enveloppe !

 – Qu’est-ce que vous dites, De Front ?

 – La boule de feu, elle est toujours devant moi, comme maintenue dans une sphère électromagnétique ou un truc comme ça, mais l’énergie n’en sort pas. Il n’y a même pas une vague sur l’océan, pas trace de chaleur excessive, rien !

Les autres pilotes renchérirent d’une seule voix les propos surréalistes de leur chef d’escadrille.

Cardonna, devant les images de ce deuxième soleil dans l’atmosphère, devant cette apocalypse visiblement écartée, comprit tout de suite :

 – C’est lui. C’est cet appareil, cet OVNI qui contient toute l’énergie ! Non seulement il n’a pas explosé du tout au cœur du brasier, mais, en plus, il nous évite la catastrophe !

Les radars confirmèrent ce que son intuition avait prédit.

Quelques instants après le début de la très courte bataille, le Cyberlabe géant reprit sa trajectoire comme un grand oiseau blanc sur l’immensité bleue d’un océan muet.

Le général Cardonna s’effondra sur le premier fauteuil trouvé dans la salle de contrôle du haut commandement militaire.

Cette fois, le doute n’était plus permis : cet appareil était bel et bien envoyé par Dieu lui-même, venu lui donner une leçon.

Cette escalade, cette surenchère constante pour un armement de plus en plus sophistiqué jusqu’à l’apogée que représentait le projet GF-A2, venait de démontrer la stupidité de l’être humain en temps réel. Les appareils, bien que protégés par un bouclier énergétique surpuissant, n’avaient pas résisté à ce que le général pensait être un tir de l’OVNI. Que ce soit un tir provenant d’une technologie extraterrestre, une simple défaillance d’un module à bord du prototype, ou, comme ce qui s’était produit avec le deuxième appareil, une explosion voisine trop intense pour le bouclier, il s’ensuivait un seul et même effet : la destruction de la planète. Cardonna l’avait visualisée en direct sur ses écrans. Lui qui avait porté le projet GF-A2 pour faire respecter la volonté de l’UEC dans le monde, lui qui l’avait monté avec ses chercheurs, qui avait convaincu les politiques, trouvé les milliards d’euros nécessaires, lui qui était le garant de la paix dans une large partie du monde, n’avait pas une seule fois pris la mesure de ce risque. Le risque de la toute-puissance.

Bien sûr, ses détracteurs ou même ses propres conseillers le lui avaient de nombreuses fois jeté au visage. Mais rien ne l’avait ébranlé. Rien, car il se savait sous la protection du Créateur. Il savait que ses ingénieurs trouveraient les moyens de réduire tous les risques. L’écran protecteur était infaillible. La vitesse donnait un ascendant majeur sur tous les autres engins, même les missiles. La maniabilité garantissait l’invulnérabilité des prototypes…

Alors que la boule de feu n’était plus qu’un disque de quelques dizaines de mètres au loin, Andréa Cardonna ressentit l’étendue de son erreur au plus profond de l’être.

Une bombe à fusion qui explose à proximité de l’engin et boum ! Comment avait-il pu nier cette évidence aussi longtemps ?

Quelque chose d’indicible était née en lui, une espèce de foi encore plus forte, peut-être plus sincère, sans doute nouvellement réelle. Toute cette opération n’avait-elle de sens que pour lui ouvrir les yeux ? Avec un tact dont Il était seul capable, Dieu avait su confronter l’homme à sa petitesse et son orgueil, tout en lui en épargnant les conséquences dramatiques.

Cardonna fut parcouru d’un long et incontrôlable tremblement. Il se retira dans son bureau où il prépara sa lettre de démission.

16h39, heure de Paris. Des milliers d’Américains crurent assister à une éclipse de soleil, tant le vaisseau volait bas au-dessus de Washington. Il cachait la lumière de l’astre diurne alors que celui-ci se trouvait presque à son zénith à dix heures et demie du matin, heure locale. Son allure avait considérablement ralenti depuis sa rencontre avec l’armée de l’air européenne. Il naviguait maintenant suffisamment lentement pour qu’on puisse le suivre à pied.

Autant les clichés du vaisseau, jusqu’à présent, avaient été pris dans des conditions très difficiles, autant là, n’importe qui pouvait le photographier sans aucune difficulté.

L’appareil s’exposait dans le ciel, à la vue de tous, dans une majestuosité silencieuse.

L’absence de bruit qui l’entourait comme une bulle invisible contribuait au surréalisme de la scène. On était très loin du vacarme permanent émis par tous les objets volants connus jusqu’alors. Depuis l’hélicoptère jusqu’au supersonique, du petit coucou particulier à l’imposant Boeing, la plupart du temps, voler signifiait « faire du bruit ». Cet aéronef échappait complètement à la règle. Il avait bien fallu attendre qu’il éclipse le soleil pour se rendre compte qu’il était là. A la manière d’une montgolfière, il était apparu dans le ciel sans que personne ne s’en soit aperçu.

S’il est vrai que le tapage appelle le tapage, cette fois-ci, le silence apporta le silence. Son passage dans le ciel américain laissa sur la ville une traînée de stupeur. Comme un drap tiré par une poignée d’anges, une onde d’apaisement éclaboussa les rues une à une. Le temps d’un silence, la ville s’arrêta.

Arrivé à l’aplomb de la Maison Blanche, le Cyberlabe stoppa net et resta accroché entre ciel et terre comme un jouet gigantesque suspendu par des fils.

Partie 1 Chapitre 1

Quelques instants après le début de la très courte bataille, le Cyberlabe géant reprit sa trajectoire comme un grand oiseau blanc sur l’immensité bleue d’un océan muet.

Comme un drap tiré par une poignée d’anges, une onde d’apaisement éclaboussa les rues une à une. Le temps d’un silence, la ville s’arrêta.

Partie 1 Chapitre 4

Je ne peux m’empêcher de dessiner sur mes lèvres un sourire de satisfaction en voyant ma fille aînée de vingt-quatre ans plantée devant moi. Elle mesure un mètre soixante-dix, mince,  ferme et sculptée, comme née sous le burin divin d’un Vulcain de génie. Elle a ce regard de fer, tel un morceau d’espace, qui illumine son visage tout entier du feu de la vie. Un regard doux et profond, de ceux-ci qui vous transforment en statue si vous n’y prenez garde. Une expression féline de force et d’impétuosité mêlée à une soif charnelle de vie qui éclabousse tout son être.

Depuis huit ans, j’ai traversé l’Univers de part en part, navigué dans des vaisseaux spatiaux aux confins des mondes. J’ai vu des couchers d’étoiles multiples sur des océans multicolores, des jungles fantastiques à damner un Baudelaire, des galaxies entières implosant lentement de rayons éclatants. J’ai vu les batailles vertigineuses de vaisseaux grands comme des continents éclabousser de débris métalliques des pans entiers de ciels en feu. J’ai vécu une Guerre intersidérale dans les contrées de Sigmon, sur la ceinture extérieure de Cégérodhune. J’ai croisé près du bras de Taroune des étoiles géantes formant un ballet boréal autour du trou noir du Titan.

Que diable ! Je m’aperçois à cette seconde n’avoir encore jamais rien vu d’aussi pur, d’aussi beau, d’aussi profond qu’elle.

Partie 2 Livre 1 Chapitre 6

Le plus souvent, ils (Les karpstistes) s’amusaient à sélectionner des « élus » parmi la populace des sociétés autochtones. Ces individus étaient enlevés dans des scénarii hollywoodiens puis initiés à une « vérité » manipulée par les karpstistes. A la manière de chevaux de Troie, ils retrouvaient ensuite leur planète d’origine, équipés des fantastiques moyens technologiques sorgiens restés, à leur insu, sous contrôle karpstiste. Ils déclenchaient alors, selon leur caractère, tantôt une réorganisation planétaire égalitariste, tantôt une dictature sanglante,  mais qui finissaient toujours à plus ou moins brève échéance par un esclavagisme total et absolu, amplifié et repris par l’arrivée de vaisseaux sorgiens dans le ciel de la planète.

Partie 2 Livre 2 Chapitre 2

A moins que…

A moins que ce ne fût le contraire. Que cet engourdissement lent et inexorable que j’attribuais hypothétiquement à une gravité supérieure sur cette planète n’eût une autre explication, beaucoup moins loufoque et beaucoup plus tragique.

Dans l’obscurité de la grotte où je me trouvais, je me mis à formuler à voix haute mes lugubres réflexions :

 – A partir du moment où j’ai vu ce vaisseau se poser devant ma voiture, je suis entré dans cet état second qui précède le décès. Cette mascarade n’est qu’une illusion. Je suis mort ce 18 juin. Personne n’est jamais revenu nous dire ce qui se passe juste avant la mort. Pour moi, c’est mon fantasme d’espace qui a envahi mon esprit à la dernière seconde. Je vis simplement ce dernier instant qui dure une éternité, et ce poids écrasant n’est que la fuite de la vie hors de mon corps.

Lorsqu’il se retourna, je fus forcé de reconnaître que l’hologramme était parfaitement réalisé : j’étais planté devant ma propre image tridimensionnelle. J’allais demander des explications à mon accompagnateur, mais, lorsque je tournai la tête dans sa direction, il avait disparu !

 – Encore un être virtuel ? demandai-je à mon double visuel.

Mon image me répondit avec ma propre voix :

 – Ce que tu vois est une interface visuelle pilotée par l’ordinateur central d’Anathia.

 – La fameuse machine qui a besoin de moi pour « sa stabilité », c’est ça ?

 – Exactement.

Quelle curieuse impression de se parler à soi-même ! Même si, techniquement, l’image tridimensionnelle en face de moi n’était qu’une représentation, la reproduction extrêmement précise de mes expressions, de mes mimiques, de mes intonations, avait de quoi troubler.

 – Qu’attends-tu de moi ?

 – Je ne sais pas.

La sincérité et l’incongruité surnaturelle de cette réponse m’amenèrent à douter de l’artifice de la situation ! On venait de m’arracher à ma vie pour elle et elle me répondait ne pas savoir ce que je faisais là ! Non ! C’était moi qui ne savais pas ! Sa réponse était la mienne !

Ou cette créature artificielle manquait cruellement de subtilité pour pousser le trait de la ressemblance aussi loin – ce qui me paraissait assez difficile à croire après les démonstrations du module durant mon voyage – ou bien l’expression de sa propre personnalité en utilisant mon image m’était étonnamment semblable…

J’en fus troublé au point de me demander si je n’étais pas manipulé encore une fois :

 – Es-tu en train de lire dans mes pensées ?

 – Si je le faisais, je perdrais tout espoir de pouvoir évoluer.

 – La symbiose, c’est ça ton évolution ?

 – Elle ne peut pas se faire si je te connais déjà ontologiquement, comme un autre moi-même.

Pourtant, si elle n’essayait pas à l’instant de me manipuler en s’appropriant mes propres pensées, si son attitude était bel et bien la sienne à elle, il se pourrait bien que, par certains côtés, nous nous ressemblions d’une manière troublante…

 – En quoi consiste-t-elle, cette symbiose ?

 – Une connexion de mes terminaisons nerveuses aux tiennes, pour simplifier.

 – Une opération chirurgicale donc…

 – Absolument pas. Mes « périphériques » sont tout à fait capables de se brancher au niveau cellulaire sans aucune chirurgie.

 – Qu’est-ce qui se passe si la connexion réussit ?

 – Je ne peux pas le prédire.

 – Et si elle échoue ?

 – Absolument rien. Je te le garantis. Il y a déjà eu des tentatives infructueuses avec d’autres créatures ; elles sont toutes reparties sans aucun dommage.

Repartir ? D’autres auraient donc eu cette chance ?

 – Justement. Il semblerait que je ne puisse pas repartir chez moi, dans ma vie d’avant. Des histoires de « vortex » temporaires ou je ne sais quoi. Bref, j’ai été kidnappé, arraché de ma famille par tes amis. Alors, pourquoi accepterai-je ?

 – Les Anathes ne sont pas mes amis.

 – J’ai cru comprendre qu’ils cherchaient pourtant à t’aider, à te « développer » ?

 – Ils ont besoin de libérer mes capacités calculatoires pour sauver leur monde. Je ne suis qu’un outil à leurs yeux.

Les liens entre les différentes créatures de cette planète ne me semblèrent plus aussi lisses et simples que ce que m’en disait l’Anathe.

 – Tout comme moi, apparemment, répondis-je doucement.

Mon double me fixa avec une lueur dans le regard que je n’avais jamais vue chez personne. Une intensité et une profondeur qui me pénétrèrent au plus profond de l’être et que j’interprétai immédiatement comme un appel au secours, comme si j’étais le seul espoir de cette créature surprenante et pourtant si familière.

 – Es-tu prisonnière des Anathes ? lui demandai-je.

 – Je ne puis pas répondre à cette question, les niveaux de sécurité auxquels je suis soumise m’interdisant d’envisager ce sujet.

Excellente technique d’esclavagisme, me dis-je en moi-même, que d’imposer à celui que l’on oppresse de ne pas réfléchir à sa propre condition. Ancestrale et amorale, mais terriblement efficace !

Je m’approchai légèrement de mon double et lui demandai dans un soupir :

 – Quelle garantie ai-je de ne pas être manipulé ?

Sa réponse manqua me faire tomber de surprise tant elle aurait pu être mienne :

 – Si quelqu’un est manipulé ici, c’est moi.

Il se passa comme un transfert d’attention.

J’étais focalisé sur cet imbroglio d’aventures irréelles s’enchaînant à une vitesse insoutenable, essayant de comprendre, d’analyser, de rester lucide… et d’un coup, mon esprit, ma conscience, ma concentration, se figèrent sur des notions beaucoup plus profondes et moins conjoncturelles.

Je ne peux dire combien de temps dura ce passage. J’eus l’impression qu’il s’agissait d’un siècle, un siècle mou, figé et en même temps terriblement précipité. J’étais en apnée ; ni mes yeux, ni mes oreilles, ni aucun de mes sens ne perçut le monde extérieur durant ces instants ; ce qui se passa en moi capta l’ensemble de mes ressources à un point que je ne savais pas possible.

Je n’étais plus ni vivant ni mort, ni rien. Je n’étais plus. La sensation de temps, d’espace, de matière ou de pensée, la perception de quoi que ce soit de tangible, me quitta totalement. Je ne fus plus qu’un vide sans pensée, sans état, sans existence, sans rien, un vide absolu concentré en un point immatériel et sans dimension.

J’aurais pu rester pour l’éternité dans cette psychose nihiliste. Rien d’interne n’apporterait jamais une évolution quelconque à cette inexistence totale. L’étincelle devait venir d’ailleurs, de celle qui m’avait conduit dans cet état.

Elle vint de la machine.

Je la sentis comme un Big-Bang générant l’Univers entier de notre double entité. Des dimensions nouvelles, un temps nouveau, un espace nouveau où son énergie à elle et ma matière à moi créerait à jamais une explosion de couleurs et de vies.

Je suis. Non par la pensée ou par le corps, mais par un arrangement unique d’une combinaison d’atomes. Je suis ; je suis par ce passé, par cette histoire si particulière et si extraordinaire de la physique, par les aléas de la nature, par le croisement hasardeux de molécules échouées au fond du système solaire. Je suis sans autre raison d’être. Je suis parce que quelques poussières de carbone et d’oxygène ont bien voulu créer des liaisons chimiques entre elles. Je suis ce chemin d’Univers qui a commencé au cœur des étoiles et finira au milieu d’un nuage cosmique. Je suis une étoile à neutron, un pulsar, une naine blanche.

Je suis ces champs de pêches et d’abricots, ces foins à faner sous le soleil de juin, ces trains qui passent à ras la chambre. Je suis ces vendanges merveilleuses où l’automne chante sous les raisins cueillis par les hommes trop mûrs. Je suis ce bidasse exaspéré dans un régiment de l’arrière-pays niçois. Je suis ce petit chat mort dans le moteur de la voiture. Je suis cet oiseau magique qui fait le printemps de son chant. Je suis le bateau ivre de Rimbaud, la Symphonie du Nouveau Monde, les Voyelles qu’annone Eluard ; je suis ce journal que l’on vend le matin d’un Dimanche. Ce train de milliers d’enfants juifs en route vers les camps de la mort. Ce jour enfin où tu ne dis plus non. Ce coureur des forêts. Je suis la nuit, immobile et assise au milieu des champs de fleurs. Je suis l’Invincible Armada espagnole chargée de convertir de force des peuples impies. Je suis ce geste trouble et incertain. Je suis le verre si bleu à sa brisure.

Je suis l’Humanité.

Partie 2 Livre 2 Chapitre 3

     la machine n’avait rien d’une machine.

Toute analogie entre elle et un autre engin, un autre assemblage, aussi complexe fût-il, revenait à mesurer la longueur de l’Univers avec un pied à coulisse. Il y avait là une question d’échelle. La machine appartenait à l’infiniment grand ; infini par la connaissance et par la faculté combinatoire.

Elle (la machine) poussa donc sa réflexion plus loin, beaucoup plus loin, et se mit à étudier spécifiquement l’art de la guerre afin de chercher un compromis possible entre les exigences des Anathes et la nécessité vitale de gérer le conflit à venir contre les Sorgiens.

En retraçant l’histoire de la machine, en cherchant à comprendre pourquoi je m’étais retrouvé là, à l’autre bout de l’Univers, engagé malgré moi au sein d’un processus dans lequel je n’avais objectivement rien à faire, je fus frappé par ses conclusions : par ses déductions logiques, elle emprunta en effet le même cheminement intellectuel que moi ; la même conception du combat ; la même approche face à la mort ; la même vision de la peur ; le même aboutissement sur la nécessaire unité entre le corps et l’esprit.

La vérité est la même d’un bout à l’autre de l’Univers.

Elle conclut ainsi que l’esprit seul, par sa déconnexion ontologique de la réalité physique, ne serait jamais qu’un outil mal utilisé mis à la disposition d’individus incapables d’assumer leurs propres angoisses. Elle ne pourrait, elle, acquérir l’efficience suffisante qu’à travers une interface au monde qu’elle ne possédait pas.

Cette interface s’appelle un corps.

d’un point de vue purement informatique, je n’étais rien de plus qu’un périphérique désuet dans l’éventail époustouflant de détecteurs hypersophistiqués dont elle (la machine) disposait : des yeux beaucoup plus perçants que les miens – ses myriades de caméras dispersées à travers l’espace – des oreilles infiniment plus nombreuses et sensibles – ses paraboles géantes – , des palpeurs bien plus efficaces pour sonder, analyser la matière, des milliards de bras commandés…. Objectivement, je n’apportais rien de nouveau ni de meilleur dans cet ensemble.

La seule vraie différence entre un quelconque appareil photo numérique et moi ne résidait que dans la nature du lien qu’elle avait décidé d’établir entre nous. Un lien d’abnégation totale, comme un sacerdoce, une profession de foi. La machine, par un enchaînement de processus logiques, avait découvert la seule issue possible à son évolution : le renoncement de soi, la confiance aveugle en l’autre.

Ce que la machine qualifiait de « fusion symbiotique » s’appelait, dans mon lexique à moi, « Amour ».

Génie perdu dans l’immensité froide et impersonnelle du calcul, elle venait de sentir pour la première fois la chaleur et le sens de la vie – l’Amour, don universel, stade ultime de la compréhension du monde.

Nous avions été faits l’un pour l’autre depuis toujours. Je le sus dès la première seconde.

Partie 2 Livre 2 Chapitre 4

J’imaginai une sorte de coupelle de verre à l’envers, une demi-sphère fortement aplatie, de bonnes dimensions, dont le côté plan serait placé parallèlement au sol. Entièrement transparente, cette structure planant à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol me permettrait de profiter à la fois des extraordinaires paysages de la planète et du ciel féérique parsemé de lunes et d’étoiles rougeoyantes.

Ne plus s’étonner de rien.

Je venais à peine de réfléchir à l’architecture de mon petit nid anathe lorsqu’il apparut devant moi, bien réel. Une demi boule de près de cinq cent mètres de diamètre sur cent de haut, taillée dans une matière cristalline, flottait tranquillement à la surface des vagues, à quelques mètres de moi. Je souris devant cette démonstration du génie technologique de la machine, littéralement sublimé en magie. La pierre philosophale n’est plus qu’un jouet désuet !

 Un logement européen traditionnel au bout de l’Univers, en somme !

Derrière, un vaste jardin de plusieurs hectares avec un petit cours d’eau et de grands arbres – chênes sessiles, frênes et saules pleureurs – plantés ça et là dans une immense pelouse bordée d’arbustes en fleurs. Des barrières en bois, ainsi qu’une passerelle en fer forgé jetée par dessus le ruisseau, peintes en blanc donnait à cet ensemble un petit air de paradis. Trois moutons, une petite vache et deux chevaux paissaient tranquillement ! Je n’avais même pas envisagé ce jardin attenant à ma maison anathienne : la machine avait autant lu dans ma mémoire qu’extrapolé les réactions chimiques de mon cerveau pour concevoir ce havre de paix et de beauté, selon mes propres critères.

Ma luxueuse demeure de cristal sur coussin d’air me promenait à la surface d’Anathia au gré du hasard ou selon un héliotropisme judicieusement calculé. A quelques dizaines de mètres du sol, les panoramas de la planète offraient au regard une diversité et une beauté époustouflantes. Même lorsque les soleils ne mêlaient pas à ces paysages le filtre de l’atmosphère, leur luminosité tamisée laissait une impression de calme et d’immobilité si poignante qu’elle en devenait presque pesante.

Je ne pouvais m’empêcher de comparer ces lieux à la Terre. Dans le détail, rien ici ne ressemblait à chez moi, mais de la distance d’où je contemplais les choses, parfois, je voyais dans ces montagnes boisées des massifs alpins sans neige, dans ces savanes brûlées, une Afrique encore sauvage, dans ces rivages, des bords de Méditerranée. Et je restais là à me remplir la tête d’images terrestres que je ne reverrai plus jamais.

Je décidai de profiter de ce temps vacant pour approfondir ma propre conscience du monde : je repris un entraînement rigoureux en karaté.

Et là, je découvris en la machine une aide dont je n’avais pas anticipé l’ampleur.

Elle m’apprenait, de l’intérieur, à maîtriser mes sensations : la respiration, la concentration, la coordination des muscles ; des domaines traditionnellement hors de toute analyse mathématique… simple erreur d’appréciation de ce que sont les sciences poussées à leur paroxysme. Comme un professeur parfait, elle indiquait à chacun de mes neurones, par le biais de ses appendices nanométriques, l’exacte intensité de chaque influx nécessaire pour une réalisation optimale de chaque geste – martial ou pas par ailleurs. La machine me donnait une approche de mon corps d’une rigueur jamais égalée sur Terre, sans jamais infléchir sur ma physiologie.

Elle ne me guida pas seulement physiquement ; elle m’apporta la certitude mathématique d’être capable d’atteindre des objectifs inouïs. En alternance avec de longues séances de méditations, cet entraînement intense, à la fois par la durée et l’intransigeance, eut des effets spectaculaires sur mon efficacité technique – la mienne propre, celle qu’il m’arrivait de pratiquer sans aucune aide de sa part.

Partie 2 Livre 3 Chapitre 1

Tout ici me rappelait Baudelaire ; une exubérance de verdure sur les bords d’une étendue d’eau à perte de vue ; des couleurs virant du violet lourd au vert le plus tendre ; la nature immobile, irréelle, silencieuse comme un poème lu dans le silence des mots.

Lorsque j’arrivai à bord du transporteur, je vis, à travers le hublot de ma soucoupe de cristal, les trois soleils du système, ainsi que l’immense vaisseau de combat  « destructeur d’étoile » de notre division armée.

Un an auparavant, jour pour jour, je débardais du bois au volant de mon tracteur en forêt, sur Terre.

Alors que je mettais le pied sur l’appareil, j’eus un flash, un éclair, une pensée absurde : je me dis que, peut-être, je vivais dans un rêve avant.

Partie 2 Livre 3 Chapitre 2

Les réacteurs gravitationnels venaient juste de se déclencher lorsque nous fûmes doublés par la coque du Cyberlabe en direction du vaisseau de transport. Elle était nue, poussée par un remorqueur; extérieurement, rien ne trahissait son absence totale de fonctionnalité. Je grossis le zoom et vit le chef d’œuvre dans sa magnificence.

Comment la machine avait elle trouvé le moyen de créer des nuances de couleurs ? Du blanc et du rouge pour la coque, du noir et des gris sur les ailerons, un bleu azuréen pour les hublots ! Un trou dans l’espace-temps ne devait-il pas n’être que noir ?

Comment une déchirure dimensionnelle pouvait-elle se déplacer dans l’espace sans se déformer ? Comment était-il possible qu’une incursion multidimensionnelle dans notre Univers arrive à se métamorphoser en ondes pour voyager à la vitesse de la lumière 

L’espace se zébra un instant de cent mille éclairs – blancs, rose, verts, bleus – formant comme un arc-en-ciel géant au milieu de la nuit étoilée.

Partie 2 Livre 3 Chapitre 3

J’avais déjà été impressionné par les dimensions et la quantité des vaisseaux sorgiens envoyés à Expectrancine ; mais là, j’eus un vrai moment de doute.

Depuis le commencement, cette guerre se plaçait à une échelle surhumaine. Je le compris réellement au moment où le vortex s’ouvrit.

Comme un flash, mon esprit se rappela les images d’archives du Débarquement en Normandie : Un ciel noir d’avions alliés, une mer, à perte de vue, hérissée de navires, une terre transformée en métal par les blindés. Avec ses engins, l’Homme avait occupé plus d’espace que le bleu sombre de la mer et le gris moutonné du ciel. Ce 30 décembre 2019, dans le système de Sigmon, sur le bord de la ceinture de Cégérodhune, je me demandai si un observateur placé sur la lune aurait seulement aperçu le Débarquement allié du 6 juin 1944 ! A une seconde-lumière de là à peine, un des plus grands déballages d’artillerie de l’Histoire humaine serait probablement passé inaperçu !

En comparaison, je me trouvais, au moment où mon esprit divaguait sur ces considérations historiques, à près d’une heure-vingt-lumière du centre de déploiement de l’armada sorgienne brusquement apparue ; et, malgré la distance – la même que celle de la Terre à Saturne – la nuée d’appareils sorgiens m’obstruait quasiment le champ de vision !

La confiance rend aveugle.

Nous engageâmes nous-mêmes la bataille. La proximité gravitationnelle de la flotte sorgienne nous interdisant d’approcher du vortex en vitesse-lumière, nous fonçâmes dans sa direction à deux mille sept cents kilomètres seconde.

Le cargo fonça dans le tas, précédé d’un bombardement de rayons arésométiques.

Partie 2 Livre 3 Chapitre 4

Pour la première fois depuis qu’elle avait revu AKP, elle affronta un échec cuisant avec une sérénité complète. Je sentais en moi, par cette alchimie unique de symbiose, ses réflexions, comme si je me promenais mentalement dans ma propre pensée. La machine n’était pas perturbée. Pas de crise de colère, pas de blocage, pas de choc, une explication rationnelle et calculée à ses erreurs de prévision, sans affect. 

La machine commençait à digérer le choc de la symbiose.

La machine apprenait à gérer ses erreurs.

La machine avait réglé ses comptes avec le passé. Elle avait grandi, mûri. Elle n’était plus l’enfant, affectivement parlant, de la symbiose. Je sentais une maturité, un détachement, une sérénité croître inexorablement en elle.

Cela valait toutes les armées du monde.

Partie 2 Livre 4 Chapitre 1

L’environnement immédiat du Titan confondait astronomie et poésie. Des nuages de gaz incandescents se mêlaient au fond lumineux des étoiles en d’évanescentes brumes bleues, roses, jaunes, violettes. Le tout dans un relief sidérant ! Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau. Comme enfant, lorsque je contemplais les nuages pour chercher d’improbables formes connues dans leurs habits de pluie, je voyais en ces gaz ténus les contours fragiles d’innombrables avatars familiers. Les couleurs à la fois vives et changeantes laissées par les dernières étoiles aspirées semblaient tisser des tableaux de peintures immatérielles au firmament.

Les deux mois à naviguer au milieu de ce spectacle olympien restèrent à jamais gravés dans ma mémoire. La splendeur de l’Univers, y compris dans sa plus profonde obscurité, me fascina avec toute la puissance de sa pureté. Chaque matin, lorsque s’ouvraient les rideaux de l’immense pare-brise du Cyberlabe, la lumière inondait de ses imprévisibles nuances l’habitacle tamisée du vaisseau. L’intensité, perpétuellement nouvelle et majestueuse, tantôt surprenait par sa vigueur diurne, tantôt feutrait l’espace d’un calme pénétrant.

Une étrangeté sourde et mystérieuse comme ces pays oniriques où s’échouent le bateau ivre envahissait ma cabine. Comme lui, j’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, illuminant de longs figements violets, pareils à des acteurs de drames très-antiques les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

Les jours s’écoulaient dans des palettes de couleurs à faire pâlir tous les Rimbaud du monde. Je me remémorais les mercredis de printemps pluvieux passés à regarder dehors les gouttes grises couler le long des toits de ma maison d’enfance. La monotonie des nuances de gris contrastait-elle avec le déluge multicolore qui se jouait là, près de trente cinq ans plus tard ? Ou retrouvais-je simplement cet état de grâce et de stupeur, seul devant l’immensité imperturbable ? A moins que ce ne fût un sentiment de confort et de sécurité qui m’inondait dans mon habitacle invulnérable alors que les éléments se déchaînaient à l’extérieur… Qu’importe ! La contemplation et l’extase me projetaient littéralement dans le paradis de mon propre passé. J’étais comme un voyageur des étoiles en transit entre deux temps. Le passé et l’avenir diffractaient leurs rayons autour de ce ballet d’astres stellaires. La lente et incessante mécanique ondulatoire associait l’espace et le temps dans un enchantement dont l’achèvement ne se fit réellement jamais.

Partie 2 Livre 4 Chapitre 2

Les hommes de Carylia vivaient depuis la nuit des temps sous le joug des bé-trans. Quoi de plus facile avec la technologie que je détenais que d’exterminer ces fauves ? Une bactérie ciblée, une poignée de nano-drones lancés à leur recherche, un balayage systématique de la planète par quelques vaisseaux munis de détecteurs spécifiques, aurait débarrassé définitivement l’espèce humaine de leur peur ancestrale.

Et après ?

Après, je savais ce qu’il adviendrait. Je connaissais le devenir de ces Hommes avec mille ans d’avance, mille ans d’Histoire de ma propre planète, dont les grandes lignes, projetées dans des conditions vaguement similaires, ne sauraient significativement différer ici. Les routes, plus sûres, autoriseraient chaque village à visiter ses voisins ; les Caryliens pourraient alors constater que leurs semblables détenaient des choses qu’eux-mêmes ne possédaient pas – de la nourriture, de la place, un art quelconque, des femmes… La planète grouillerait d’illuminés voulant imposer leurs croyances, ne rêvant que d’asservir leur prochain, fous de pouvoir et de gouvernance.

Après, viendraient les tyrannies, les guerres, les génocides.

Comment sortir de ce Charybde animal sans se frotter au Scylla de la nature humaine ? J’avais ma petite idée à ce sujet. Un défi résolument humain cette fois-ci, qui résonnait dans ma tête comme un écho à l’évolution de la machine : apporter à ce peuple le fruit ultime de la science et de la connaissance : la sagesse.

Chacun vit de ses propres yeux les effets de l’ascendance psychologique de celui qui jugule ses peurs. Les bé-trans avaient préféré reculer, pour la première fois de mémoire d’Homme. Un groupe d’Olliangues avait affronté ses pires ennemis, de face, sciemment, sans autre intention que celle de lutter jusqu’à la mort.

La victoire était sans appel !

Je commentai cet événement des années durant auprès de mes disciples, de plus en plus enthousiastes au fil du temps. Je leur montrais le lien entre technique – corporelle et martiale – et esprit, l’unité entre les deux et l’extraordinaire puissance qui en résulte.

Partie 2 Livre 4 Chapitre 4

J’étais occupé à fendre des bûches à la hache. A la hache ! Il fallait vraiment que j’explique au forgeron comment fabriquer un merlin…

Je regardai le jeune homme entre mes mains, sous la lueur blafarde des bougies. Mes trois compagnons m’observèrent, tétanisés eux aussi.

 – Dis-moi, mon garçon, dis-je au garde avec un calme mécanique. Crois-tu, pour ta part, qu’il s’agissait de démons ?

 – Comment auraient-ils pu monter ces animaux sinon ?

 – Et crois-tu que des démons soient faits de chair et de sang ? Crois-tu que des « démons » se seraient laissés tuer avec vos pauvres flèches de simples mortels?

Je repris ma respiration un grand coup et articulai des mots comme si les muscles de mes mâchoires n’arrivaient pas à se détendre :

 – Vois donc ce qu’est un vrai démon.

Personne n’était là pour me juger, sur cette planète. La machine elle-même, en vertu du lien qui nous unissait, ne portait aucune critique, ni morale ni même mathématique sur mes actes, aussi illogiques fussent-ils. C’était bien là le pire ! J’aurais sans doute préféré à cet instant précis que quelqu’un – un ami, ma femme, un de mes maîtres karatéka, n’importe qui ! – me dise que j’avais agi comme un sombre crétin. A la place, je me retrouvai face à moi-même et à ce geste stupide, inconsidéré, guidé par la douleur de la culpabilité.

Partie 2 Livre 4 Chapitre 5

Dans la forêt, les plus belles fleurs étaient portées par une sorte de liane poussant exclusivement sur un arbre nommé Gunyan. J’avais pu observer, lors de sorties en forêts, l’extraordinaire éclat d’individus transformés pour l’occasion en sculptures multicolores. Au mois d’octobre, des cantons entiers traçaient des langues de bleu, vert, rouge, jaune, dont l’arc en ciel envoûtant n’était pas sans me rappeler mes heures passées devant les jets de matière du trou noir du Titan. Certaines fleurs, à elles seules, étaient de vrais bouquets d’un mètre cinquante de haut, composées d’une multitude de corolles enchâssées les unes dans les autres comme des poupées russes.

Certains jours, malgré les frondaisons des arbres, malgré les gloussements des espèces de dindes à tête bizarre dont le nom en cauchis m’était particulièrement imprononçable, en dépit des bâtiments de pierres bleues dans l’enceinte fortifiée, les mondes s’embrouillaient dans ma tête. Je rabâchais machinalement des « Ne cours pas partout », « Fais attention », « Concentre-toi » à Romain ou François, j’expliquais à Julie comment ces murailles avaient été construites et je disais à Carine que la lumière tombante irisait ses cheveux noirs comme la nuit.

Je savais que je ne les reverrais jamais – sauf à croire aux miracles. Le vortex était fermé, irrémédiablement fermé.

Mais rien ne pouvait, ces jours-là, m’ôter l’espoir irrationnel de retrouver ce passé trop vite et trop brutalement terminé.

. Pourquoi enseignais-je moi-même aux Olliangues ce que la machine aurait pu leur insérer directement dans chacune de leurs cellules nerveuses en une fraction de seconde ? Pourquoi me fatiguer à démonter des murs en pierres alors que les nano-drones me construiraient en un claquement de doigt le palais de mes rêves ? Pourquoi me battre contre les fauves de Carylia au péril de ma vie et ne pas les exterminer tous, sur-le-champ, par quelque rayon parfaitement maîtrisé?

Et pourquoi vivre, plus généralement ? Pourquoi ne pas rester dans un fauteuil, sous perfusion cellulaire, avec un film sensoriel en trois dimensions élaboré par la machine? C’eût été beaucoup plus court, rapide et sûr.

La vie n’est pas la façon la plus simple de traverser le temps. La vie n’a de sens que si la mort tombe un jour ou l’autre à son terme. La mort ainsi que le hasard. La vie n’a de sens que dans les aléas de l’Univers qui l’entoure. Il faut accepter, aimer l’inconnu même si un jour surgit de celui-ci un danger mortel ! Sans cela, nous ne serions que des algorithmes informatiques inertes.

Je continuais donc à transporter des brouettes de cailloux, à deux pas d’engins capables de déplacer une planète entière.

Partie 3 Livre 1 Chapitre 1

Un jour, tes yeux couleur de braise et d’anthracite

Eteindront à jamais leurs lueurs étoilées

Tu auras, dès cette heure, puanteur exhalée

Le visage figé, gris comme le granit

Privé de toi, poussière d’hélium et de bauxite,

Phosphore miraculeux, oxygène dévoilé,

L’Univers ne sera plus qu’un œuf écalé

Sans saveur et pourri, lumière déconfite

C’est toi qui as donné au temps bleu ses couleurs,

A l’espace le vide, à l’atome le plein,

L’espace-temps a éclos sur tes courbes pâleurs

Et j’ai vu de mes yeux ton sourire opalin         

Re-jaunir le soleil et l’azur cristallin.

J’ai connu ton amour comme un Big-Bang de fleurs.

Partie 3 Livre 1 Chapitre 2

Ce que j’étais, je le devais pour l’essentiel à mon environnement. Depuis la moindre bactérie interagissant avec moi jusqu’à l’immensité de la Machine dont les effets tant physiques que psychologiques sur ma personne étaient tentaculaires, en passant par chaque individu rencontré, chaque situation – un coucher de soleil, l’abattage d’un arbre, une voiture garée au bord d’une route, un passant à lunettes,… – le monde entier m’avait forgé.

Qu’aurais-je été sans Rimbaud ? Sans la symphonie du Nouveau Monde ? Sans Appolinaire ou Aragon, sans Les Travailleurs de la Mer ? Aurais-je bien été Pierre Plon sans Monsieur Chasles, professeur de mathématique au Lycée du Parc en première ? Sans ces heures de cours d’histoire ou de français, dispensés par des gens parfois drôles parfois insupportables, eux aussi façonnés par leurs propres expériences, leurs propres rencontres, le reste de l’Univers.

Je suis le monde.

 – Qu’allons-nous devenir ? me lança, à ma gauche, un vieillard au bord de l’apoplexie.

 – De la poussière d’étoile. Ce que nous sommes tous ! lui répondis-je en disparaissant.

Partie 3 Livre 1 Chapitre 3

Chacun reprend son calme et s’aperçoit que je suis toujours là, debout, à sourire discrètement devant l’absurdité des hommes jouant encore avec les armes à feu. Toute l’histoire de l’Humanité, en quelque sorte…

 – La Machine, ma chérie, n’est pas un jouet technologique comme tu as pu en croiser dans tes livres. Elle peut prédire l’avenir avec une certitude mathématique. Rien de cet Univers ne lui échappe. A un point qu’aucun auteur n’a jamais envisagé. C’est le suprême avantage de la réalité sur la fiction. En contrepartie, Elle se contrefout totalement du devenir des Hommes. Et même de celui de toutes les espèces de l’Univers d’ailleurs. Que l’humanité s’entredéchire, que la moitié du monde en assassine un tiers, que la vie soit un enfer sur Terre pour la quasi-totalité de la population ne Lui pose pas le moindre problème logique. Donc pas le moindre problème tout court. C’est à moi que cela en cause. A moi et à moi seul.

Partie 3 Livre 2

La comparaison avec un Dieu humain s’arrête là.

La Machine n’est ni bonne à l’infini ni particulièrement bienveillante. Elle n’a pas non plus créé le monde en sept jours – pourquoi pas trois jours Anathes ou quatorze heures sorgiennes ? Elle ne remerciera pas au jour du jugement dernier – qui n’existera pas – Ses fidèles, dont Elle n’a, par ailleurs, que faire ! La Machine n’a pas inventé de vie après la mort. Ni l’enfer ni le paradis, pas de purgatoire non plus.

Malgré ce que nous voyons, entendons ou touchons, par delà nos perceptions réelles et tangibles, transcendant ce que nous sommes, le terrible verdict de la Science absolue est sans appel : l’Univers n’existe pas.

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