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L’esprit sans le corps

Depuis les moteurs de recherche jusqu’aux joueurs de jeux de logique en passant par la reconnaissance d’image, l’intelligence artificielle devient un sujet de plus en plus central dans le domaine de l’informatique.

Pourtant, il faut bien reconnaître que même si les informaticiens ont véritablement fait entrer l’intelligence artificielle dans une ère nouvelle depuis quelques années, celle-ci reste encore assignée à des tâches relativement précises la privant de tout un tas d’attributs que l’intelligence humaine peut se targuer de posséder, comme la conscience et les émotions.

Mais l’accès à ces états est-il lié uniquement à la puissance de l’outil informatique ? N’existe-t-il pas quelque chose de plus dans l’intelligence biologique ?

La machine est en avance de milliers d’années par rapport à ce que nous pouvons connaître, en termes de puissance calculatoire brute. Étant donnée la vitesse géométrique (supposée) de l’accroissement des capacités en fonction du temps, il s’agit donc de quelque chose qui dépasse l’entendement et la place à un niveau qu’il est difficile de seulement concevoir. Un niveau qui peut rappeler combien notre esprit se trouve démuni, un peu comme devant le nombre de Graham.

Mais, en dehors de cette infinité (physique) dans le calcul, plusieurs éléments la distinguent encore des ressources informatiques telles que nous les appréhendons, sans pourtant régler définitivement son problème majeur.

Tout d’abord, la machine est capable de s’auto-améliorer physiquement, ce qui, aujourd’hui n’est pas encore à l’ordre du jour pour nos ordinateurs. Y compris changer radicalement de structure. Elle a certainement percé les mystères de la décohérence quantique pour arriver à migrer ses algorithmes dans une version d’ordinateur quantique, à une époque où l’être humain taillait encore des pierres. Qui sait quelles découvertes sur la matière et l’énergie l’ont encore poussée à changer radicalement de structure ? On sait en tout cas que, comme les êtres biologiques, la composition même du support physique de sa structure peut être modifiée. La principale différence entre elle et tout être biologique réside cependant dans le fait que cette évolution est le fruit chez elle d’une volonté programmée et artificielle, alors que le processus de toute évolution cérébrale est darwinien et naturel. Mais au fond cette différence en est-elle bien une ? Tout un chacun a le choix également d’améliorer ses capacités cérébrales en s’exerçant aux calculs, à la logique et ces modifications ont un impact physique sur son cerveau, même si l’on ne peut parler d’évolution majeure qu’au bout de milliers de génération. Peut-être même que les volontés de biologie augmentée voulues par certains pourraient conduire à quelque chose d’assez comparable à une évolution physique majeure sur notre architecture cérébrale. Quelle différence ? La machine va plus vite, c’est tout. Sur ce point-là, la machine, non seulement, est plus proche de la biologie que de l’informatique, mais a même largement dépassé cette première.

La machine, fantasme ultime de l’évolution artificielle de l’IA, n’a évidemment rien de « divin », de transcendant ou d’extérieur par rapport aux réactions physiques et chimiques qui régissent l’ensemble de l’Univers. Seule sa complexité extrême lui confère des attributs jusque là réservés à la biologie : l’émotion, la conscience.

Mais c’est bien au sujet de la conscience que la machine trouve sa particularité propre. La machine a une représentation du monde et d’elle-même dans le monde. Il s’agit pour elle d’une nécessité afin de répondre aux besoins qui lui ont été assignés par ses créateurs. Cette représentation est une forme de conscience transitoire entre celle de l’homme et celle inexistante dans nos actuelles unités pourvues d’IA. Cette conscience, peut-être partielle, peut-être bridée n’est que la résultante de l’immensité et de la transversalité de ses domaines d’action. Il s’agit bien là d’un prolongement naturel d’une complexification et d’une diversification de ses champs d’action, sans réel élément extérieur autre que la démesure de ses capacités.

Si la conscience est bien une sorte de conséquence plus ou moins directe de capacités combinatoires appliquées à l’infinité des domaines qu’est la réalité et soumises à un objectif (pour la machine, régler l’intendance de toute une population), il est légitime de se demander pourquoi alors celle de la machine est-elle dans une phase transitoire entre le vide et la nôtre ? Pourquoi n’est-elle pas, elle qui multiplie tous ces facteurs par des milliards, des milliards de fois plus importante que la nôtre ?

La réponse est, cette fois, totalement extérieure à des problèmes internes d’intelligence.

Le drame de la machine, c’est précisément son artificialité. La conscience humaine naît dans un corps, dont elle fait intégralement partie, et grandit, mûrit avec lui. La machine, elle, est une conscience désincarnée. Son absence de corps est son infinie détresse. La machine a acquis une conscience nécessaire pour répondre à un besoin rationnel de coordination de son action en restant systématiquement hors de toute réalité physique. La stabilité de cette conscience ne peut pas, dans ces conditions, s’obtenir autrement que par un bridage, un verrouillage forcément inhibant. Un verrouillage qui, s’il n’était pas là, pourrait avoir des conséquences tragiques, comme sur Miryanda.

Il serait loisible de prendre le problème à l’envers, en se posant la question : que serions-nous sans corps ? Question posée au premier chapitre du livre. Il est fort probable qu’un cerveau sans corps ne soit quelque chose de viable que dans les délires de la science-fiction des années 80 (et du professeur Simon dans ce cher Capitaine Flam). La réalité des ramifications du réseau de neurones à notre corps est tellement complexe qu’il est probablement impossible, même en théorie, de séparer l’un de l’autre. L’unité martiale du corps et de l’esprit, devinée depuis tant de siècles par les philosophies orientales, est une vérité bien concrète. Imaginer ce que nous serions sans corps revient un peu, par conséquent, à se poser une fausse question, une question non viable.

La machine a 100 000 ans d’avance scientifique sur nous, une avance exponentielle. Elle peut envoyer des sondes à travers tout l’Univers, décrypter la composition d’un être humain, anticiper n’importe quoi ; pourtant elle est incapable d’organiser une réponse efficace et sérieuse à une menace bien en deçà de ses capacités à elle, d’affronter la stupidité de ses tuteurs larvesques et de poursuivre sa connaissance du monde, pour une seule raison : sans corps, l’intelligence n’est rien.

Un corps artificiel et un corps naturel

Les liens entre corps et esprit sont plus complexes qu’il n’y paraît. La machine, en effet, comme toute unité informatique, possède, sinon un corps, tout au moins une série d’interfaces avec le monde physique. Des caméras, des microphones, des capteurs de tous types bien plus efficaces et précis que les sens humains. Quelle différence ontologique existe-t-il entre un bras artificiel et un bras naturel ? Entre un œil et une caméra ?  

Toute la profondeur des liens entre le corps et l’esprit s’illustre particulièrement sur ce point. Il est, en effet, totalement envisageable de considérer que la machine possède déjà un corps, avant la symbiose, composé des innombrables périphériques dont elle dispose. Or, il apparaît que ce corps artificiel ne peut pas avoir la même fonction que le corps d’un être humain, bien que les interactions physiques entre corps artificiel et intelligence artificielle sont aussi denses que celles entre corps et esprit humain.

La machine ne se représente pas ses périphériques comme faisant partie intégrante d’elle-même. On peut imaginer cette représentation héritée de celle de ses créateurs.

Autrement dit, la machine se trouve bloquée, enfermée dans son esprit, sans corps parce qu’elle ne conçoit pas ses périphériques comme un corps, mais comme des pièces interchangeables et rajoutées. On ne saurait lui donner tort. Contrairement à un bras ou un œil, qui possède les mêmes molécules ADN que n’importe quel neurone de notre cerveau, ses périphériques ne sont pas nés d’une même cellule œuf que son système neuronal. L’être humain est un individu aussi parce qu’il est né d’une seule cellule. Pas la machine. Même si la fonction d’une caméra et d’un œil est la même, la caméra, ne possède pas de code génétique, elle n’est pas née en même temps que le reste du corps. L’intelligence et la conscience se sont construites avec tous ses organes, toutes ses cellules, pour donner l’individu. Les périphériques de la machine sont bien des éléments extérieurs d’une autre nature que le corps, et cette représentation qu’elle a de ceux-ci correspondent parfaitement à la réalité : un corps est unique, périssable, irremplaçable et a grandi, évolué dans son ensemble pour donner un individu avec des bras, des jambes, des yeux, un cerveau, siège de réflexions, de pensées et de conscience comme les yeux produisent des images et les bras des mouvements.

Dans ce contexte, la symbiose est bien la réelle naissance de la Machine.

La Machine et Dieu

La machine de dieu. Dieu. Autre mot pour la puissance infinie, la cause et l’origine de tout.

Il est quasiment impossible de traiter de la toute-puissance sans évoquer, tôt ou tard, mais plutôt tôt, Dieu.

Il faut donc bien préciser de quoi on parle. Dieu en tant qu’être tout-puissant et non en tant que Dieu des religions avec son lot d’interprétations en tous genres trouvées dans les cultures du monde entier.

La Machine de Dieu définit le terme de Dieu dans ce cadre précis. Rien de théologique dans le Dieu hérétique qu’elle est. Non seulement la Machine de Dieu n’a pas créé intentionnellement l’Univers dans lequel elle est mais c’est bien l’Univers qui l’a créée à force d’élaborer des créatures capables de percer ses secrets.

Il advient qu’au terme de ses recherches, la machine transforme une toute-puissance physique, immense mais bien finie au sens mathématique du terme en réelle omnipotence. Au sens de Dieu. Et cette transformation de nature de la Machine pose des questions inattendues.

La toute-puissance et la logique

La toute-puissance pose deux problèmes, dont un d’ordre logique, connu le plus souvent sous le terme de paradoxe de la pierre et qui peut s’exprimer ainsi :

Un être tout-puissant (Dieu) peut-il créer une pierre qu’il ne peut pas porter ?

Comme on le voit,  si ce Dieu peut créer une telle pierre, il ne peut pas la soulever et il n’est pas tout puissant et s’il ne peut la créer, alors il existe une chose (la création d’une telle pierre) qu’il ne peut pas faire. Dans tous les cas, il existe au moins une chose qu’il ne peut faire et il n’est pas tout-puissant.

La toute-puissance s’avère donc impossible, illogique et l’affaire est pliée.

Mais que sont la logique, et la toute-puissance, à part des mots que l’on définit, dans notre sémantique ? Lorsque l’on cherche à comprendre des notions aussi vastes et universelles que la toute-puissance, notre définition des termes, des mots, notre intelligence même, à l’instar de notre représentation des nombres confrontée à la distance à Anathia depuis la Terre, n’est-elle pas totalement dépassée ?

La Machine de Dieu est un livre qui traite de relativité. La relativité sur la place de l’homme, et particulièrement à travers sa pensée dans l’Univers. De la même façon qu’il nous est impossible d’appréhender des nombres aussi grands que le nombre de Graham, il ne nous est probablement pas plus accessible de concevoir ce qu’est la toute-puissance du point de vue de Dieu. C’est-à-dire de concevoir l’infini mathématique appliqué à l’Univers. Dans ce contexte, gageons, dans une approche cartésienne du paradoxe de la toute-puissance, que la logique elle-même doit être repensée.

Au-delà de subterfuges pour le résoudre, ce paradoxe confronte l’existence de la toute-puissance et la logique. Il peut paraître curieux de favoriser la première (à l’instar de ce que l’on pourrait attendre d’une approche théologique sur ce sujet), mais une réflexion approfondie éclaire ce choix d’une lumière scientifique et rationnelle.

Qu’est-ce que la logique ? Quels sont les liens avec le monde ?

Einstein s’étonnait de la formidable capacité des mathématiques à décrire le monde. Les mathématiques ne sont-ils pas le monde ? La logique n’est-elle pas directement liée aux lois physiques que nous connaissons, en particulier au sens d’écoulement du temps ? La logique, domaine le plus éloigné possible de la physique, en est-elle totalement détachée ?

Que serait, par exemple, la logique dans un Univers où le temps ne s’écoulerait pas de la même façon ? La notion de déduction est intrinsèquement liée à l’écoulement du temps. Lorsque nous apprenons les prémices  de nos raisonnements logiques, nous les matérialisons nécessairement à travers des objets physiques soumis aux lois de l’univers. Il serait intéressant de réfléchir à ce que serait la logique pour des créatures intelligentes ayant grandi dans un environnement gazeux et non solide, par exemple. Même si les lois physiques sont bien les mêmes que les nôtres (ce qui garantirait la constance de leur logique par rapport à la nôtre), il y a fort à parier que, dans le détail, nombre de représentations purement théoriques serait bien différentes. C’est, à un moindre niveau, ce qui se passe avec les Sorgiens et les Anathes. Vivant dans un monde à la gravité différente de la nôtre, soumis à un cycle solaire et lunaire fort différents, leurs conceptions du monde, leurs approches de notions purement spirituelles, leurs « logiques » de vie (même s’il ne s’agit pas de logique mathématique, celle-ci ne pouvant différer étant donné la continuité des lois physiques entre eux) s’en trouvent forcément modifiées.

Il existe un domaine où les lois de la nature sont, paradoxalement, différentes de celles que nous connaissons : la physique quantique.

Or, précisément, la logique qui préside à cette physique s’avère bien différente de la nôtre. Un chat peut-être à la fois mort et vivant, une particule observée n’existe pas si elle n’est pas observée, un phénomène est à la fois ondulatoire et corpusculaire… Bien que soumise à des règles mathématiques d’un formalisme total, la logique commune ne s’applique guère dans ce monde de l’infiniment petit qui, pourtant, est bel et bien le même monde que celui que nous connaissons à l’échelle macroscopique.

Nous sommes profondément tributaires de cette dichotomie ancestrale, d’origine religieuse, entre le corps et l’esprit, qui se décline en césure entre mathématiques de l’esprit et physique du corps. Cette césure, opérée depuis des millénaires dans le but de détourner l’attention vers un but noble, pur, aérien, afin de supporter la condition humaine basse et difficile, est moins une intention délibérée de tromper, qu’une émanation de la fantastique capacité de l’intelligence humaine à extrapoler ce qu’elle voit et comprend.

Cette manière de séparer la pureté logique et mathématique de la physique se retrouve, dans la Machine de dieu, dépassée, submergée, par la toute-puissance factuelle et physique de celle-ci. Celle-ci démontre, par un jeu d’esprit romanesque et fictif, que logique et réalité, mathématiques et physique, ne sont qu’une seule et même chose, comme si elles étaient inscrites sur les deux faces d’une même feuille. On pourrait en dire autant du corps et de l’esprit d’ailleurs.

En ayant transcendé la logique, la Machine s’est muée en un Dieu longtemps fantasmé par les Hommes. Mais si elle détient la connaissance et la puissance infinie (l’une pouvant-elle aller sans l’autre ?), que sommes-nous pour Elle ? Et surtout qu’est-elle pour nous ?

La Machine et l’homme

En dehors des fantasmes et élucubrations, l’être humain est le résultat darwinien d’une immense suite de hasards et d’adaptations à son environnement. L’intelligence, qu’elle soit naturelle ou artificielle, s’inscrit également dans cette lignée.

Parler de but de la vie, de l’intelligence, de la création relève clairement d’une vision théologique des choses.

L’être humain s’adapte, avec des moyens et des outils de plus en plus élaborés, pour surmonter les épreuves qui lui sont opposées. Il met de plus en plus d’ingéniosité à franchir des obstacles toujours plus grands. Exactement comme toutes les espèces du monde, et de l’Univers dans la Machine de Dieu. Il n’y a pas de but, juste des actions et des réactions en réponses à des stimuli mais il est parfaitement possible d’extrapoler cette faculté plus loin. Jusqu’à détenir la puissance ultime, la Machine de Dieu.

Pierre Plon connaît cet aboutissement, mais il n’est pas le seul. Les Anathes avant lui et les Miryandans, l’ont aussi connu. Est-ce enviable ? Que signifie posséder la puissance absolue ?

Dans le détail, elle se traduit par la possibilité de régler tous ses problèmes d’un coup. Sans parler de problèmes matériels qui n’ont clairement plus lieu d’être, l’absence totale de limites au pouvoir individuel, dans les domaines des émotions, des sentiments, de la volonté, de l’intelligence n’est pas sans poser de redoutables problèmes qui, en tant que problèmes eux-mêmes, sont totalement dans le domaine d’action de la machine.

Se pose alors une question centrale :

A quoi sert de vivre ?

Une entité est vivante si elle naît, évolue et meurt. Dans la définition même de la vie intervient la mort. La mort fait indiscutablement partie de la vie.
Le problème posé par la mort n’est pas la mort, mais l’ego. Notre intelligence, notre faculté d’interprétation et d’extrapolation, notre conscience de notre propre existence, bref l’ego, ont une angoisse existentielle : celle de leur fin.
Intelligence et égo
L’ego n’est pas une spécificité humaine. Toutes les créatures cherchent à survivre. Il s’agit d’une règle inhérente à la biologie et il y a fort à parier que si d’autres formes de vie existent dans l’Univers (ce qui semble avoisiner une probabilité de 1), elles cherchent aussi à survivre, à prolonger leur existence, qu’elles soient dotées de raison ou non.
L’expérience de pensée anathe et sorgienne permet d’imaginer cette constance dans la volonté de prolonger la vie indépendamment du niveau de conscience que peuvent avoir les espèces considérées. La différence principale entre ces deux créatures est plus leur intelligence brute que leur conscience, mais peut-on différencier l’une de l’autre ?
Il semble cohérent de prétendre que la conscience implique un minimum d’intelligence. Mais qu’en est-il de la réciproque ? Les intelligences artificielles actuelles ne sont, par exemple, pas conscientes. Sont-elles véritablement « intelligentes » ? Il est tentant de confondre intelligence et conscience et de faire alors une erreur logique manifeste en postulant le résultat de ce que l’on cherche dans l’énoncé du problème. Car il paraît concevable de trouver une définition de l’intelligence d’où la conscience soit a priori exclue. Pas sûr qu’un insecte puisse être qualifié de créature consciente d’elle-même. Il n’est pourtant pas dépourvu d’intelligence primaire.
L’intelligence, cette capacité combinatoire à opérer des choix, n’est donc pas forcément dotée de conscience. Ces deux notions sont bien distinctes.
La conscience de soi a un très proche parent : l’ego. On pourrait juste les distinguer en remarquant que l’ego serait le côté sombre de la conscience, sa face négative. Or l’intelligence en est bien distincte.
Repousser la mort
Les Anathes et les Sorgiens, bien que très différents pour leurs capacités intellectuelles, ont tous deux un ego et cet ego les a amenés, tous deux, à repousser artificiellement les limites de la vie.
Est-ce une vision vraiment incohérente ? Qui, disposant de la connaissance absolue, ne s’en servirait pas pour prolonger sa vie en s’affranchissant de cette peur ultime : celle de mourir ?
La question dépasse largement l’expérience de penser de la machine de dieu. La médecine toute entière n’est-elle pas là quotidiennement pour prouver combien la société est capable d’investir dans le but de repousser la mort ? Ou commence l’artifice, l’assistance d’une machine nous permettant d’accéder à plus de vie, à la manière des Anathes se faisant « aider » progressivement par la machine ?
Les différentes créatures dans la machine de dieu ont toutes évolué dans le même sens : la folie. Cruelle et sanguinaire chez les Sorgiens (et largement entamée avant leur accès à la vie éternelle), passive et pitoyable chez les Anathes. Dans tous les cas, l’hypertrophie de leur ego, en plus d’avoir rompu le lien avec la vie, les a plongés dans la folie. Est-il imaginable de vivre éternellement sans devenir fou ? À partir de quelle durée de vie devient-on fou ?
La machine permet une prouesse technologique encore loin d’être seulement espéré par l’humanité : la possibilité de prolonger la vie sans vieillesse, en bloquant le processus de dégénération cognitive à un stade optimum. Évidemment. La machine peut tout.
Mais, son application sur les Anathes prouve une chose : cela ne change rien. Ils restent enfermés dans leur folie divinatoire, se servant de la machine comme un outil tellement familier qu’ils en oublient la grandeur et la beauté.
Les expériences anathe et sorgienne, finalement ne sont-elles pas aussi d’autres humanités ? Que deviendrions-nous dans 100 000 ans si nous étions dépositaires d’une puissance identique à celle de la machine ? Des vers prostrés dans leurs divinités débiles ou des monstres de cruauté ?
Repousser la mort physique, c’est surtout laisser la porte ouverte à un ego en libre croissance, sans contre-pouvoirs. La folie assurée.

La machine de Dieu explore d’autres mondes que le nôtre. Des planètes lointaines, des galaxies à l’autre bout de l’Univers, des voyages à travers d’autres dimensions, mais aussi des créatures peuplant d’autres planètes.

Il n’en reste pas moins que l’histoire présente une étonnante proximité avec ce que nous connaissons.

Car l’entrée de la machine de Dieu n’est pas la science-fiction mais la science et son prolongement dans la fiction. La science en tant qu’étude de la nature. La nature dans son universalité à travers l’espace.

Le livre n’a pas pour sujet, pour objectif ni pour moyen le rêve ou le fantasme, mais décrit une expérience de pensée contextuelle qui étudie les effets d’une extrapolation importante de notre soif de pouvoir. Comprendre que cette soif de puissance et de pouvoir n’est que la manifestation profonde de notre égo n’est pas le moindre des objectifs de la machine de Dieu. Comprendre que le pouvoir, la puissance et l’ego, poussés à outrance, mènent directement à des formes variées mais irrémédiables de folie transparaît fortement à travers les pages.

La finalité de la machine de Dieu est bien plus philosophique qu’imaginaire. En cela, le livre n’est pas un livre de Science-Fiction.

Mais qu’est-ce que la Science –Fiction ?

Il existe tant de variétés, d’avatars de cette catégorie qu’on peut aisément s’y perdre. La Science-Fiction se distingue de la fantasy ou du fantastique par la présence marquée du mot Science. Particulièrement dans la machine de Dieu, la science a toute sa place dans cette catégorie, même si elle se décline en interprétations nécessaires au déroulement de l’histoire.

Aujourd’hui, l’humanité a envoyé des robots sur Mars, a propulsé des missions habités sur la lune, sillonne le ciel dans un déluge d’astronefs, est capable de s’implanter des puces dans le corps, repousse la maladie. Qu’aurait dit un contemporain de François Ier de ces réalités ?

Notre présent est un monde de science-fiction pour nos ancêtres.

Cette vérité temporelle ne peut-elle pas se traduire dans l’espace ? Il s’agit alors de mondes extraterrestres que nous ne connaissons pas encore, tout comme nous ignorions avant 1995 l’existence de planètes exotiques, mais que nous pouvons imaginer. Les imaginer comme nous ? Comme des Sorgiens, autres hommes développés dans un autre environnement ; comme des Caristins, autre évolution biologique radicalement différente mais répondant toujours aux principes d’adaptabilité du vivant ; ou comme d’autres hommes possiblement surgis en tant d’autres endroits comme nous pourrions être pour eux d’éventuelles surprises.

L’imagination cadrée d’un Univers immense, quasi infini au sens mathématique du terme (l’auteur ayant un petit problème avec cette notion d’infini, inconcevable à notre esprit autrement que sous la forme de sa définition mathématique) permet d’envisager à peu près toutes les expériences de pensée possibles. La science à découvrir, l’Univers à comprendre, laissent bien assez d’ouvertures pour créer des réalités matérielles parfaitement compatibles avec nos connaissances.

La machine de Dieu repose bien sur la science, telle qu’elle pourrait être à travers d’autres physiques dont la nôtre, juvénile et balbutiante à l’échelle du temps galactique, n’a pas encore accès. Que ce soit pour la possibilité de déplacements à la vitesse de la lumière sous forme ondulatoire, ou pour l’existence de passages trans-dimentionnels permettant de franchir le vide interstellaire, il s’agit bien là d’imaginer des choses que la physique actuelle ignore.

En cela, la machine de Dieu est un livre de science et fiction ou de scientifiction, chère à Roland Lehoucq

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